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«Vous avez de ces mots»: et si on parlait du clavardage

Les néologismes inventifs utilisés par les Québécois piquent toujours la curiosité des Européens de langue française.

MQF – 30/07/2017

Lorsque votre quotidien favori lance un chat, ce n’est ni pour s’associer à la tradition médiévale du Kattenstoet perpétuée à Ypres, ni pour annoncer un nouvel album de Philippe Geluck. Il vous invite à un dialogue en ligne où vous pourrez faire vos griffes sur l’actualité du moment. Il faudrait d’ailleurs appeler ce chat un tchat, avec la graphie idoine pour une prononciation à l’anglaise.

Pas question pour nos cousins québécois de se satisfaire de cette bouillie de chat. Ils nous suggèrent d’employer l’expressif clavardage, mot-valise formé de clavier et de bavardage. Avec la possibilité de clavarder, plutôt que de chatter. Dégustons sans modération ces chatteries, qui nous viennent d’un pays où, depuis des siècles, on refuse de donner sa langue au chat…

Postscriptum 1

La domination des anglophones sur les Canadiens français du Québec prend fin à l’aube des années 1960, avec la «Révolution tranquille». Ce mouvement marque l’avènement d’une nouvelle société québécoise qui prend en main son destin politique, économique et social. Cette reconquête – non violente – se fonde sur des changements radicaux de mentalité, y compris en matière de langue.

Dans ce domaine, une politique linguistique est mise en place pour garantir aux Québécois le droit de « vivre en français ». Une des étapes clés de ce processus est l’adoption, en 1969, de la Loi sur les langues officielles . Celle-ci fait du français une langue officielle de l’État fédéral canadien, à l’instar de l’anglais. Une étape supplémentaire est franchie en 1977 grâce à la Loi 101 . Cette charte de la langue française fait du français la (seule) langue officielle au Québec et l’impose dans le domaine public.

Parallèlement, une réflexion est engagée sur la qualité de la langue, en particulier sur les normes à adopter pour que le français des Canadiens (naguère stigmatisé comme le « French Canadian Patois ») puisse être considéré au Québec comme le « français standard d’ici ». Pour la première fois dans la francophonie, le primat de la France comme référence exclusive en matière de légitimité linguistique est mis en cause.

Devenue affaire d’État, la langue française va occuper une place de choix dans les priorités sociétales du Québec. D’où le lancement de grands projets linguistiques centrés sur l’étude du français au Québec, ainsi que la création d’organismes officiels tel l’Office québécois de la langue française. Le vif intérêt porté à la sauvegarde du français dans la Belle Province explique aussi l’importante contribution des Québécois dans les récents aménagements de la langue française (rectifications orthographiques, féminisation des noms de métiers et de fonctions, rédaction épicène).

Cette évolution linguistique a été rendue possible par le poids des francophones au sein de la société québécoise : au nombre de quelque six millions, ils représentent plus de 80 % de la population de la Belle Province. Mais elle a accentué le clivage avec les autres communautés francophones du Canada, largement minoritaires dans leur province respective. C’est le cas des 600 000 francophones de l’Ontario (4,7 % de la population), ainsi que de ceux du Manitoba (4 %), de l’Alberta (2,2 %), de la Saskatchewan (1,9 %) et de la Colombie-Britannique (1,6 %). La situation des Acadiens de la façade atlantique est quelque peu différente : nous y reviendrons la semaine prochaine.

Postscriptum 2

Conscients de ce qu’ils représentent « une goutte d’eau francophone dans un océan anglophone », les Québécois redoutent une anglicisation progressive de leur langue. Certes, cette interférence a pris aujourd’hui une dimension mondiale : aucune communauté francophone n’y échappe. Mais la très forte exposition du français québécois à l’anglais invite à considérer les initiatives de la Belle Province pour la sauvegarde et la diffusion de sa langue.

Un domaine revêt une importance particulière : la création terminologique, en particulier dans des domaines stratégiques comme les nouvelles technologies, les relations commerciales, les médias, etc. Les terminologues québécois sont très souvent les premiers à proposer des équivalents français pour les néologismes créés en anglais. Leurs trouvailles, reprises notamment dans le Grand dictionnaire terminologique , sont régulièrement adoptées par d’autres francophones.

Le vocabulaire de l’informatique fournit une intéressante illustration de cette créativité. De nombreux francophones dans le monde ont adopté des néologismes originaires du Québec, à commencer par le nom courriel, mot-valise issu de COURRIer et ÉLectronique, qui remplace avantageusement e-mail, mail et autres mél. Mais aussi pourriel , contraction de POUbelle et couRRIEL, au lieu de spam. Ou encore clavardage , formé à partir des mots CLAVier et bavARDAGE, substitut bienvenu de l’ambigu chat.

La vie quotidienne suscite elle aussi l’apparition de néologismes, en particulier lorsqu’il s’agit de proposer l’équivalent d’un anglicisme courant de ce côté de l’Atlantique. Outre fin de semaine «week-end», arrêt «stop (panneau routier)», magasiner «faire du shopping», déjà mentionnés dans le billet précédent, on peut citer casse-tête «puzzle», traversier «ferry», baladodiffusion (de BALADeur et DIFFUSION) «podcast», sans oublier divulgâcher (de DIVULguer et GÂCHER) «spoiler», déjà mentionné dans cette chronique.

Ces innovations lexicales constituent, avec les emprunts aux langues amérindiennes, les survivances des langues régionales de France et les emprunts à l’anglais, l’essentiel des spécificités du français québécois. La richesse de cette variété de français ne peut qu’être évoquée à travers cette chronique, mais une abondante littérature est facilement accessible en ligne pour les lecteurs qui souhaiteraient approfondir le sujet.

Il est parfois de bon ton d’affirmer que l’avenir du français passera par l’Afrique. Sans doute est-ce exact, d’un point de vue démographique – quoiqu’il soit bien difficile d’évaluer l’état du français dans ce continent et ses perspectives de développement. Mais le Québec me semble représenter un enjeu au moins aussi important. Si cette communauté francophone, par résignation, par habitude ou par facilité, cesse d’être l’un des moteurs de la francophonie, d’autres dominos tomberont rapidement. À commencer par certaines communautés francophones du Canada. Et puis, un jour plus lointain, peut-être de ce côté de l’Atlantique…

Postscriptum 3

Qu’il me soit permis de remercier mon collègue de l’Université de Montréal, Benoît Melançon, pour ses indications précieuses sur la matière traitée dans ces billets consacrés au français du Québec. Il tient depuis 2009 un blogue au nom bien choisi, L’Oreille tendue, attentif à ce qui se dit et s’écrit dans la Belle Province. Cette source remarquable d’informations en tous genres est accessible en ligne ; en outre, une sélection de textes issus du blogue a paru chez Del Busso en 2016 . Je vous en recommande chaleureusement la découverte.

22/07/2017 – FRANCARD, Michel

 

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