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Le délitement de la langue française est dangereux

Nous habitons le pays de sa langue.

MQF – 21/10/2017

La langue de Molière n’est plus aussi fédératrice qu’elle l’était auparavant. L‘emploi massif d’anglicismes et la méconnaissance de son histoire pourraient même, à terme, « déstructurer l’individu ». Il y a quelques années, Claude Duneton (1935-2012) analysait ce phénomène au regard d’un livre. Voici sa chronique.

On publie constamment de nouveaux livres sur la langue française ; il existe même des collections d’ouvrages consacrés à la langue française dans les maisons d’édition. Ce n’est rien de dire que cette agitation est le reflet d’une vaste et profonde inquiétude dans le public français – et le malaise touche non seulement l’idiome national, mais bien sûr l’ensemble des valeurs d’une société qui s’est mise à chavirer et à changer carrément de bord.
C’est l’équivalent, sans doute, du promeneur égaré qui siffle dans la forêt obscure pour se donner du courage. François Taillandier expose assez bien cet état d’inquiétude dans un livre, encore, où il montre – avec prudence, car il ne faut pas aujourd’hui paraître rétrograde! – la dislocation de la culture classique qui nous justifiait historiquement. Les Français ont peur parce que le fondement de leur francité, c’est-à-dire leur langue, n’est plus du tout le monument rassurant et fédérateur de la nation, le chemin fléché ; au contraire, la connaissance de la langue a éclaté, presque officiellement, au beau milieu des criailleries égalitaires.

Une langue s’appuie sur une littérature et s’en nourrit

C’est la vie moderne: «On ne passe pas, écrit l’auteur, sans de profondes conséquences, d’un univers populaire balisé par le clocher, l’école, le bistrot de quartier, à un univers dont les marqueurs sont le supermarché, la télévision et la démesure urbaine indéfiniment décentrée des grandes banlieues.» Oh oh! dira le progressiste de métier, c’est la joyeuse évolution qui se manifeste ainsi. Qu’avons-nous besoin de ces vieux textes classiques aussi inadaptés à notre présent d’Internet que les vieilles lunes? – Le progressiste, qui ne craint ni la mort ni le ridicule, oublie toujours que son temps de vie, le temps du moment, est un instant précaire et qu’il est déjà, à le penser, un temps du passé. Oui, une langue est un dialecte qui s’appuie sur une littérature et s’en nourrit.

Le dialecte ou les dialectes français sont devenus une langue au XIIIe siècle parce qu’ils s’appuyaient déjà sur deux cents ans d’une littérature de plus en plus florissante ; Rutebeuf, Jean de Meung sont les héros triomphants d’une civilisation en marche. Cette langue n’a cessé depuis lors, à travers certains polissages, de s’enrichir de ses écrits – les supprimer dans la mémoire des nouvelles générations, c’est «incarcérer ceux qui viendront dans l’à-plat du présent, les persuader qu’en fin de compte leur monde se suffit à lui-même». C’est surtout les faire retourner au dialecte, leur supprimer les briquets pour leur faire frotter des silex! Ce faisant, c’est mettre ceux qui viennent à la merci d’une langue de culture concurrente qui ne lâche pas, elle, son «bagage» littéraire, loin de là!

L’attente utopique d’un nirvana

Face au grand laxisme ambiant – organisé ou soutenu, notez-le, par des élites qui usent déjà de l’anglais comme langue de travail – le petit livre de M. Taillandier rappelle des principes assez élémentaires qui semblent s’effacer dans l’attente utopique d’un nirvana conduisant au néant: «Une société humaine digne de ce nom est précisément faite de règles parfois incommodes qui peuvent paraître inutiles et que l’on observe cependant.» Il dit aussi: «Laisser se déstructurer la langue au nom du pragmatisme ou de la facilité revient à déstructurer l’individu» ; et cela, je le crois très fort, nous n’avons pour nous en convaincre qu’à regarder autour de nous. De là, l’auteur s’insurge contre des mouvements d’idées qui ont fait florès vers la fin du XXe siècle, comme «l’hallucinante énormité» de Roland Barthes au Collège de France: «La langue est fasciste.»

Taillandier riposte – et pas nécessairement parce qu’il guigne un fauteuil à l’Académie: «Rien de plus soucieux de l’égalité des personnes et des droits que la langue académique, ce thésaurus soigneusement administré au cours des âges par des messieurs continuellement traités de gâteux ou de perruques, et accusés d’avoir trente ans de retard sur l’évolution de la langue, alors que c’est justement ce retard, ce décalage, cette prudence qui sont précieux dans un monde affligé de néopathie.» Que nos deux petits dictionnaires engagés dans une lutte commerciale enfiévrée de néologie en prennent de la graine!

20/10/2017 – DUNETON, Claude
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