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Pour ne pas imiter la langue de Mélanie Joly

Comment une ministre du Patrimoine canadien peut-elle être crédible quand elle bafoue tout autant le Québec qu’elle bafouille le français?

MQF – 14/10/2017

Il n’y a pas si longtemps, l’un de mes grands enfants s’est arrêté à la maison de bon matin. C’est justement ce qu’il m’a lancé en me croisant: «Bon matin!». J’ai rugi. Oui, comme dans la définition: «produire un bruit rauque et puissant». Et j’avais bien raison!

« Ahhrrrggh! Ne me dis plus jamais ça! ai-je lancé à un fiston désarçonné. Je n’en peux plus d’entendre des “bon matin” dès que j’ouvre la radio en me réveillant! Ça me donne des boutons, de l’urticaire. En français, on dit “bonjour”, pas un “good morning” mal traduit! C’est un calque gros comme le bras. Il y a quand même des limites à l’envahissement de l’anglais. Bonjour, en plus, c’est un très beau mot et puis…»

C’est là que fiston a arrêté mon envolée: «Wow! T’es en forme! Bonjour maman, j’ai très bien compris.» D’ailleurs, s’est-il alors rappelé tout sourire, l’un de ses professeurs lui avait un jour servi la même leçon, quoiqu’un peu plus calmement.

Mais ce «bon matin» est maintenant si répandu que les leçons se perdent… Les meilleurs animateurs l’évitent encore et rétorquent de solides bonjours à tous les «bon matin!» que leurs invités leur lancent avec enthousiasme. La contamination est néanmoins en train de s’étendre au-delà du cercle des interviewés (qui occupent souvent de hautes fonctions), pour atteindre certains animateurs, des chroniqueurs et le monde de la publicité.

Ce relâchement est tellement facile à percevoir qu’il est, on l’aura compris, devenu pour moi le symbole d’une grande déresponsabilisation face à la qualité de notre langue.

Il faut savoir nommer en français les innovations de tout ordre, et nous nous félicitons à juste titre de nos courriels et égoportraits. Mais nous savons bien davantage – quelle horreur – nous exprimer à l’anglaise avec des mots français, et ce phénomène va croissant. Il suffisait d’écouter, à la toute fin septembre, la ministre Mélanie Joly pour se convaincre des ravages à l’œuvre.

Non que madame Joly soit la seule personnalité à sombrer dans ce travers. Mais son cas était particulièrement frappant parce qu’elle est une femme qui parle d’abondance et parce qu’on l’a entendue encore plus que d’habitude alors qu’elle défendait sur toutes les tribunes la curieuse entente qu’elle a conclue avec Netflix. À quoi s’ajoute le fait, quelle ironie, qu’elle est ministre fédérale du Patrimoine – donc de la culture.

Qu’ai-je noté au fil des entrevues accordées? Des «que» mal placés; de l’argent qui passe du masculin au féminin, comme dans «de la nouvelle argent»; des taxes qu’on augmente «sur» les gens; le mot «anxiétés» qui tient lieu de «craintes»… Entre autres. Et une expression fautive martelée sans relâche: «à la fin de la journée» qui vaut pour «at the end of the day», alors que «finalement» était le mot à utiliser.

La ministre Joly a beau dire «bonjour» même de bon matin, je n’ai cessé de rugir en l’écoutant. Passe encore pour l’erreur spontanée: au Québec, nous nageons dans les calques et les anglicismes sans les voir – et je m’inclus dans le lot (en espérant d’ailleurs que ce texte n’en comporte pas… trop). L’important, c’est d’avoir le souci de se corriger.

Hélas, la ministre répétait ses fautes d’une entrevue à l’autre. N’y a-t-il donc personne dans son ministère (de la culture!) pour l’écouter et lui signaler le bon usage? Quelqu’un qui tiendrait un registre de ses tics de langage, de ses erreurs les plus grossières, ou juste un petit pot où la ministre verserait un 25 cents chaque fois qu’elle serait prise en flagrant délit d’expressions malencontreuses? La belle cagnotte en perspective!

À lire aussi: L’école n’est pas comme l’imaginent les ministres

Bien des élus gagneraient d’ailleurs à être ainsi talonnés: nos oreilles seraient moins écorchées et l’exemple viendrait de haut pour inciter les gens à porter attention à la langue. Mais qui prend encore ce rôle de modèle au sérieux?

Il y a bien la Société Radio-Canada, dont les politiques linguistiques en font toujours un chef de file. À l’écrit, on peut compter sur un vrai travail de révision dans quelques grands médias et maisons d’édition (que tous ceux et celles qui, au fil de ma carrière, ont souligné mes erreurs et contribué à élargir mon vocabulaire soient ici remerciés!). De même, certains milieux de travail – des entreprises, des commerces, des universités – témoignent d’un véritable engagement envers un français précis, de qualité.

Mais à l’école, la rigueur est loin d’être au rendez-vous, même dans les cours de français. Quant aux artistes – qui sont au Québec les champions de la prise de parole dans l’espace public –, ils sont de plus en plus nombreux à s’en tenir avec désinvolture à une langue approximative. Et pour attirer les jeunes, trop de blogueurs et youtubeurs concentrent au pouce carré plus d’expressions anglaises, traduites ou pas, qu’une publicité chic dans un magazine français. C’est dire.

Même l’Office québécois de la langue française (OQLF) se met de la partie! L’organisme a, sans tambour ni trompette, assoupli ses derniers mois sa Politique de l’emprunt linguistique. Il s’agit désormais de tenir compte de l’usage fait d’un mot anglais avant de rejeter celui-ci.

Vertement critiqué par plusieurs linguistes, l’OQLF se défend d’ouvrir ainsi les vannes de l’anglicisation, affirmant plutôt prendre acte des résistances tenaces à certaines de ses propositions. Par exemple, le «collant sans pieds» qu’il proposait n’a jamais réussi à déloger le «legging». Faisons confiance au jugement de la population, soutient l’organisme.

Reste que, si l’OQLF a parfois fait preuve d’un surcroît de créativité, il a bien davantage guidé à bon escient. Alors, pourquoi remettre au rang d’honneur «popcorn» ou «softball», alors qu’il nous avait appris que «maïs soufflé» et «balle molle» étaient les bons termes? Et il faut bien que quelqu’un nous rappelle que, même si on l’emploie tout le temps, «poudre à pâte» est un calque inacceptable: en français, c’est de «levure chimique» dont il s’agit.

Donc, je m’inquiète: si les «bon matin!» continuent de se multiplier, est-ce que dans quelques années l’OQLF pliera devant l’usage? Oui, c’est bien moi que vous entendez rugir.

06/10/2017 – BOILEAU, Josée

 

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