L'âme perdue du Canadien de Montréal

Lettre reçu de Martin Vallée à info@montrealfrancais.org le 19 décembre 2011

‹‹Bleu-blanc-rouge, le Canadien c'est nous, c'est une partie de nous››. Ancienne chanson thème du Canadien de Montréal

Les déboires de cette première partie de saison du Canadien font beaucoup de bruit partout au Québec ces jours-ci. Chacun y va de son diagnostic sur ce qui est la cause du problème. Pour ce qui est des dirigeants, ils ont clairement identifié Jacques Martin comme étant la cause principale des déboires de l'équipe. Pour le remplacer, ils ont choisi un unilingue anglophone qui ne pourra s'adresser à la majorité des partisans dans leur langue. Ce faisant, ces dirigeants continuent sur leur lancée, qui consiste à rompre de plus en plus avec ce qui a constitué l'âme du CH au cours de son histoire.

Dans la recherche d'une cause aux déboires de l'équipe, les gens sont tentés de tout expliquer uniquement par ce qu'ils peuvent voir et appréhender, par ce qui est perceptible. Ce faisant, ils omettent parfois de prendre en compte des facteurs moins aisés à discerner, mais qui n'en sont pas moins déterminants. Une autre cause que l'entraîneur, moins évidente de prime abord, n'a pas été abordée et peut peut-être contribuer à expliquer pourquoi le CH n'est plus et ne pourra plus être l'équipe gagnante qu'elle a jadis été, du moins dans les conditions actuelles.

Le fait français chez le CH d'autrefois

Lorsqu'on analyse l'histoire de notre équipe - et ceci ne sera un secret pour aucun membre des générations plus âgées - on se rend compte que ce qui a toujours caractérisé le Canadien de Montréal, c'est qu'elle a toujours été l'équipe des francophones d'Amérique. Une âme francophone animait cette équipe et chaque nouveau joueur qui revêtait le chandail bleu-blanc-rouge le portait avec la mémoire de ses prédécesseurs, les Joliat, Vézina, Richard, Béliveau et Lafleur qu'il avait adulés. Ce n'est pas à Toronto, New York ou Chicago que les jeunes francophones voulaient jouer, c'était à Montréal. Plus qu'une simple question matérielle d'argent et de salaire, une fierté animait les petits Canadiens français, puis Québécois, lorsqu'ils jouaient pour le Canadien de Montréal. De jouer pour le CH - l'équipe de leur peuple et à Montréal dans la métropole de leur nation - avait un sens pour eux et ceci se traduisait dans leur jeu sur la patinoire. Ils jouaient devant les leurs et au sein de l'équipe que leurs pères et grands-pères avaient suivie et supportée. De plus, les joueurs passaient l'été chez eux, au Québec et au sein de leurs concitoyens qui étaient leurs principaux partisans.

Bien entendu l'équipe comportait des joueurs anglophones, mais ceux-ci se fondaient au sein de ce qui constituait l'essence de cette équipe, c'est-à-dire son caractère francophone, qu'on n'hésitait pas à affirmer à une certaine époque. C'est ce qui explique que les Larry Robinson, Bob Gainey, et Rick Green, notamment, se donnaient la peine d'apprendre le français.

Lors de la dernière victoire de la coupe Stanley, en 1993, l'équipe comptait 14 joueurs francophones, dont un noyau dur tournant autour de Vincent Damphousse, Denis Savard, Guy Carbonneau et, surtout, la dernière grande légende de l'équipe: Patrick Roy. À cette époque, les dirigeants Ronald Corey et Serge Savard avaient pour mantra: ‹‹à talent égal, on choisit le joueur local›› (lire Québécois francophone). Ils favorisaient le recrutement au Québec de joueurs québécois et permettaient ainsi le développement des bons joueurs d'ici. Même si ces joueurs francophones n'évoluaient pas toute leur carrière au sein du CH, la politique de recrutement de l'équipe montréalaise permettait à ces joueurs d'oeuvrer dans la LNH alors qu'ils auraient peut-être été négligés par les autres équipes de la ligue. En somme, le tandem Corey-Savard perpétuait la tradition de cette équipe bleu-blanc-rouge qui consistait à être l'équipe des et pour les Québécois francophones.

L'équipe actuelle

Sans dénigrer la valeur des joueurs actuels du CH - qui sont d'excellents joueurs et qui font sans doute leur possible - il faut avouer que l'essence de ce qu'est le Canadien de Montréal actuellement est loin d'être ce qu'elle a déjà été pour l'équipe qui a gagné 24 coupes Stanley au cours de son histoire. Je doute que ce qui anime un Carey Price ou un PK Subban lorsqu'ils enfilent le chandail du CH soit la même fierté que celle qui animait un Jacques Plante ou un Éric Desjardins. Je doute que cette fierté, qui donnait un sens à ce que faisaient tous ces joueurs francophones oeuvrant pour le CH et qui leur donnait l'adrénaline pour effectuer l'effort supplémentaire qui permettait de gagner la partie, soit présente chez la majorité des joueurs actuels. La majorité des joueurs connaît sans doute très peu la ville, la province et l'histoire de l'équipe pour qui elle évolue.

L'on doit ajouter que le fait que les équipes du CH d'autrefois contenaient un fort contingent de joueurs francophones contribuait à créer une identification entre l'équipe et les partisans, qui sont majoritairement francophones. Une proximité existait entre le jeune partisan et son joueur préféré, lorsque ce dernier pouvait s'exprimer dans sa langue. Cette proximité engendrait à son tour un sentiment d'appartenance envers l'équipe, sentiment qui faisait que le CH était notre équipe nationale.

Il ne faut toutefois pas se leurrer, l'équipe telle qu'elle est actuellement connaîtra d'autres séquences victorieuses et l'enthousiasme populaire sera au rendez-vous. Mais cet enthousiasme sera dépourvu, chez les partisans, de ce sens qui jadis faisait qu'ils encourageaient le Canadien de Montréal et aucune autre équipe de la Ligue nationale. Bref, l'équipe qu'on a connue ne sera plus au rendez-vous.

Le Canadien de Montréal a été l'équipe victorieuse qu'elle a été car elle misait sur sa particularité francophone. Cette particularité lui donnait une tradition et une âme, tout comme pour les partisans qui la supportaient. Depuis que les dirigeants de l'équipe ont décidé de ne plus miser sur cette spécificité francophone et de faire du CH une équipe comme toutes les autres dans la LNH, ils ont du même coup tué l'âme qui caractérisait notre équipe.

Martin Lavallée, ancien partisan du Canadien de Montréal, Montréal