Article de Frédéric Lacroix publié dans Vigile.net le 22 décembre 2011
La situation de laisser-aller actuelle, qui ne profite qu’au réseau anglais, a quelque chose de surréaliste.
Québec Solidaire, réuni dernièrement en Congrès à Montréal, a voté majoritairement contre une proposition visant à étendre les dispositions scolaires de la loi 101 au réseau des Cégeps.
Félicitons-les, premièrement, pour avoir osé débattre de ce sujet difficile.
Regrettons, deuxièmement, qu’une telle mesure ait été rejetée.
Rappelons-nous que le parti Québécois a débattu de cette mesure pendant plus d’une décennie pour finalement l’adopter en congrès au printemps passé, mais cette adoption à l’arraché n’était due qu’à l’acharnement inouï de Pierre Curzi, qui a choisi d’en faire son principal combat et une question de principe. Il faut comprendre que si cette mesure a réussi à être entérinée par les militants, c’est parce que les hautes sphères péquistes, hostiles à la proposition, n’ont pas réussi à stopper la charge menée par Curzi. Celui-ci parti, on devine cependant qu’elle sera évacuée en douceur du futur programme du PQ.
Il est navrant de constater à quel point une chose aussi fondamentale et nécessaire que la loi 101 au Cégep à du mal à s’imposer. Quel autre état au monde est 1) en processus de minorisation sur son propre territoire et 2) finance ainsi sans restriction un réseau d’éducation parallèle au réseau national ? Si vous en connaissez, faites-moi signe !
La loi 101 au Cégep devrait pourtant aller de soi.
La situation de laisser-aller actuelle, qui ne profite qu’au réseau anglais, a quelque chose de surréaliste.
Revenons en arrière. La mouture originale de la loi 101 n’incluait pas les Cégeps ni les universités. L’argument pour les exclure des dispositions scolaires voulait que l’orientation linguistique des allophones était fixée dès le secondaire et que l’ajout de quelques années de plus de scolarisation en français ou en anglais n’aurait aucun impact sur les choix linguistiques de ceux-ci. En outre, l’on jugeait que vu que la proportion d’une classe d’âge qui avait accès aux études supérieures était réduite, l’impact d’une telle mesure serait limitée.
L’on sait maintenant que l’argument de l’orientation linguistique était erroné. Les transferts linguistiques sont loin d’être fixés à 16 ou 17 ans. Plusieurs études l’ont prouvé dans les dernières années.
L’on sait aussi que la proportion d’étudiants qui fréquentent les Cégeps a doublé depuis l’adoption de la loi 101. Le nombre d’étudiant en cause n’est plus négligeable.
Bref, les arguments qui ont influencé les concepteurs de la loi 101 dans le sens du libre-choix ne tiennent plus la route.
Mais pour justifier la statu quo, l’on est jamais à court d’imagination au Québec. On a maintenant recours à d’autres arguments pour justifier l’inaction.
Amir Khadir a motivé le choix de Québec Solidaire en affirmant que 1) il était plus urgent de se pencher sur l’usage du français au travail et 2) seul un faible pourcentage de francophones choisissent le cégep en langue anglaise et 3) la proportion d’allophones posant le même choix diminue.
On se demande d’emblée par quel prodige rhétorique l’urgence de franciser la langue de travail peut conduire a déconsidérer la loi 101 au Cégep. Ne peut-on pas mâcher de la gomme et marcher en même temps ?
Réfutons d’abord les arguments 2 et 3 avant de parler du premier.
La proportion de francophones qui fréquentent le réseau anglais augmente sans cesse depuis 1981. À cette date, ils étaient 2,9 % à le faire, ils sont maintenant 5,6 %. Il existe donc un intérêt croissant chez les francophones à poursuivre leurs études postsecondaires en anglais. Il y a, oui, encore un faible pourcentage de francophones qui choisissent le Cégep anglais, mais il est en croissance et en chiffres absolus, il y a autant de francophones que d’allophones qui choisissent le Cégep anglais (environ 1500-1700 par année pour chaque groupe).
Par ailleurs, il n’est pas prouvé que la proportion d’allophones qui fréquente le Cégep anglais soit en réelle diminution. Les chiffres qui suggèrent la chose viennent du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) qui affirmait que la proportion d’allophones inscrits au Cégep anglais en 2009 venait de connaître un recul considérable, aussi subit qu’inexpliqué. Chiffre que le Ministère de l’éducation (MELS) est toujours en train de valider et ne veut pas confirmer, même si le CSLF l’a publié depuis plus de 6 mois.
L’argument du faible nombre ne tient pas plus la route. Comme la francisation est un effet qui joue sur la longue durée, il faut voir l’effet cumulatif des mesures proposées. Sur 35 ans, soit le temps d’une carrière, près de 125 000 individus acquerraient au moins une partie de leurs connaissances techniques de travail en français plutôt qu’en anglais si la loi 101 était étendue aux Cégeps. Ces 125 000 personnes représentent 6 % de la population active de la région de Montréal. Cela aurait un impact considérable sur la francisation des milieux de travail, tant souhaitée par QS.
Enfin, il faut comprendre que les chiffres plus haut portent sur la fréquentation des Cégeps et non sur le désir de s’inscrire au réseau anglais. Il faut savoir que le MELS limite la croissance du nombre de places dans le réseau anglais en contrôlant le nombre de places dans les deux réseaux. Alors que le nombre de demandes d’admission dans les Cégeps français s’est accru de 11 % entre 2007 et 2010, celui des Cégeps anglais a augmenté de 30 % pour la même période. La demande pour le Cégep anglais augmente trois fois plus vite que celle pour le Cégep français ! Beaucoup d’étudiants qui souhaiteraient étudier en anglais sont forcés de se tourner vers le réseau français en deuxième choix. Bref, si le MELS ne limitait pas la croissance du réseau anglais à Montréal, nous assisterions à un véritable effondrement relatif du réseau français.
Parlons maintenant de la langue de travail.
Il est louable de vouloir franciser la langue de travail. Tout le monde est pour la vertu. Cependant, c’était déjà un des buts principaux de la loi 101. Le français devait devenir la langue “normale et habituelle” du travail. Les concepteurs de la loi 101 ont choisi d’obliger la fréquentation du réseau français au primaire et secondaire tout en s’attaquant à la langue de travail (tiens, tiens, ils devaient en faire des heures sup !). Trente-cinq ans après, force est de conclure que si les clauses scolaires ont eu un impact majeur, celles portant sur la langue de travail ont eu un effet mitigé voire nul. L’anglais règne toujours en maître sur de vastes pans de l’économie Québécoise (surtout Montréalaise). De nombreuses entreprises n’ont toujours pas de certificats de francisation et les progrès chez de nombreuses autres qui l’ont sont faibles ou inexistants. Enfin, des pans importants de l’économie Québécoise relèvent du fédéral (200 000 travailleurs), qui n’acceptera jamais d’imposer le français et impose plutôt l’anglais de façon systématique. Bref, il est louable de vouloir franciser la langue de travail, mais voilà une voie ardue, difficile, et en partie illusoire car le contrôle nous échappe en partie. Quelle mesure QS mettra-t-il en place qui, tel un coup de baguette magique, permettrait d’imposer le français comme langue de travail à des centaines de milliers de travailleurs à Montréal ? On aimerait avoir les détails d’une proposition aussi géniale !
Mais n’est-il pas illogique de franciser la langue de travail après coup alors que l’on ait payé de coûteuses études pour former des travailleurs en anglais ? On dépense de grosses sommes pour former des travailleurs en anglais et après, on en dépense d’autres pour essayer de les forcer à parler français. Y comprenne qui pourra !
Vous pouvez faire la différence!
Abonnez-vous au Bulletin du MQF.
Commentaires récents
il y a 6 semaines 7 heures
il y a 6 semaines 5 jours
il y a 10 semaines 23 heures
il y a 12 semaines 6 jours
il y a 12 semaines 6 jours
il y a 15 semaines 5 jours
il y a 16 semaines 5 jours
il y a 16 semaines 6 jours
il y a 16 semaines 6 jours
il y a 17 semaines 2 jours