Entretien avec Frédéric Lacroix sur la situation du français

19 août 2020

Le Journal de Montréal, Mathieu Bock-Côté, 18 août 2020

«À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique»

Le rapport de l’OQLF qui vient de paraître sur la langue de travail a suscité un petit tremblement de terre dans notre vie publique. Pour le comprendre et le décrypter, je me suis entretenu avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

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Mathieu Bock-Côté: L’étude récemment parue de l’OQLF trace un portrait que plusieurs disent effarant de la situation du français dans le monde du travail au Québec. Pourtant, pendant des années, le discours médiatique dominant se voulait fondamentalement rassurant sur l’état du français. Comment expliquer ce réveil brutal? Est-ce que certains signaux auraient dû nous alerter depuis longtemps?

Frédéric Lacroix: Rappelons d’abord quelques constats généraux dressés par cette étude. D’abord que, lors d’une embauche, 40% des entreprises au Québec et 63% de celles de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière; l’anglais est exigé par défaut, par une sorte d’automatisme. Qui plus est, le quart des municipalités exigent l’anglais de leur personnel au Québec, et cette proportion atteint la moitié à Montréal. Ces données, désastreuses pour le français, semblent avoir provoqué une sorte d’électrochoc. Le premier ministre lui-même juge qu’une telle exigence démesurée d’anglais par les entreprises et les municipalités «n’est pas acceptable». C’est le moins qu’on puisse dire.

Nous semblons assister à un réveil collectif sur cette question. Un réveil collectif qui est d’autant plus brutal qu’il se produit très tardivement, à minuit moins cinq, alors que tout est presque consommé! Mais un réveil tout de même, que l’on n’espérait plus et qu’il faut saluer.

Car on sait depuis le milieu des années 90 (au moins!) que les choses ne tournent pas rond pour la langue française au Québec et que la Charte de la langue française n’atteint pas les buts que ses concepteurs lui avaient fixés en 1977. Rappelons-le, une des intentions des concepteurs de la Charte était de faire du Québec un état «aussi français que l’Ontario est anglais». Eh bien, c’est raté, et de beaucoup: pendant que le Québec s’enfonce dans un bilinguisme qui sera à terme fatal au fait français, la domination de l’anglais en Ontario est plus assurée que jamais. Les effectifs des Franco-ontariens sont gangrénés par une assimilation galopante et par la montée, chez ceux qui parlent encore français, d’un bilinguisme «soustractif», c’est-à-dire que la maîtrise du français se perd graduellement dû à sa trop faible utilisation dans la vie quotidienne; notons que plus de 41% des francophones de l’Ontario (langue maternelle) sont «plus à l’aise en anglais qu’en français». Le sort qui nous attend au Québec, du moins dans la grande région de Montréal, est celui des Franco-ontariens. Et pas dans un avenir lointain, dans vingt ans tout au plus.

On sait que ça va mal pour le français au Québec depuis tellement longtemps qu’il y a deux décennies, soit presque une génération, le gouvernement du PQ, sous la pression de sa base, avait lancé la «Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec», aussi appelée la Commission Larose (du nom de son président, le syndicaliste Gérald Larose) afin «d’identifier et d’analyser les principaux facteurs qui influencent la situation et l’avenir de la langue française au Québec, de dégager les perspectives et les priorités d’action pertinentes, de procéder à l’examen des articles de la Charte de la langue française mis en cause et, enfin, de présenter des recommandations visant à assurer l’usage, le rayonnement et la qualité de la langue française au Québec.» Malheureusement, la Commission Larose avait été mandatée par Lucien Bouchard en réalité non pas pour nous éclairer sur la situation, mais pour mettre le couvercle sur la marmite linguistique au PQ et permettre au statu quo de perdurer. C’est, du moins, seulement ainsi qu’on peut comprendre pourquoi la Commission refusa, d’emblée, de tracer un portrait de la situation linguistique à partir d’indicateurs démographiques ou sociolinguistiques (langue maternelle, langue d’usage, substitutions linguistiques, etc.). Toute mesure structurante (la question de l’affichage ou de la loi 101 au cégep par exemple) avait aussi été écartée en partant. Dans un passage qui préfigure la novlangue «woke» d’aujourd’hui, la Commission affirma: «examiner la situation et l’avenir du français au Québec uniquement par la lorgnette des indicateurs démolinguistiques, et en particulier des transferts linguistiques […], confinerait la société québécoise à mettre sous le boisseau sa volonté de construire un projet civique ouvert sur le monde et à demeurer frileuse pour le restant de ses jours.»

Pourquoi revenir sur cela? Parce que ce rappel illustre deux choses: premièrement, que la situation problématique du français au Québec est connue depuis très longtemps; deuxièmement, que nos élites – toutes nos élites, celles du PQ comme celles du PLQ –, qui jouent les surpris aujourd’hui, ont tout fait pour nier et enterrer le problème depuis vingt ans. On entend souvent blâmer les «15 ans de pouvoir du PLQ» pour la situation actuelle. Et il est vrai que le PLQ a été, durant toutes ces années, un gouvernement antinational qui a tout fait pour affaiblir et déstructurer le Québec français. Mais c’est oublier que le PQ a sciemment choisi de ne pas agir alors qu’il en avait les moyens et la possibilité. Et pour cela, sa responsabilité historique, qui risque d’être tragique, est importante. Mentionnons toutefois que le PQ a bien présenté un projet de loi sur la langue en 2013-2014, projet modeste cependant, qui n’était pas à la hauteur des enjeux. Ce projet a toutefois dû être abandonné faute d’appui de la CAQ…

À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique. Ce qui aurait pu être redressé avec quelques tours de vis bien placés il y a vingt ans nécessite maintenant un remède de cheval. À cet égard, il est loin d’être sûr que notre élite, qui a fermé les yeux pendant des décennies, soit vraiment prête à faire ce qu’il faudrait pour redresser la situation. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est peut-être très motivé, mais je doute que le reste du caucus de la CAQ, celui qui a voté contre le projet de loi 14 du PQ en 2014, le soit tout autant. J’ai l’impression qu’on va nous proposer en 2020 le plan d’action qui aurait encore peut-être fonctionné en 1999. On verra…

MBC: On nous dit souvent que l’anglais s’impose à cause de la mondialisation. Mais dans cette étude, il semble plutôt que l’anglais s’impose comme langue de communication interne dans les entreprises. Est-ce bien le cas?

FL: C’est bien ce qui est intéressant avec cette étude. Pour la première fois, à ma connaissance, on demande la raison pour laquelle l’anglais est exigé pour le poste. Pour les communications internes, externes, à l’oral ou à l’écrit ou pour l’utilisation de machinerie. Et tadam! L’on apprend qu’à Montréal, quand l’anglais est exigé, 41,4% du temps, ce sont pour des raisons de «communication orale à l’interne». Le chiffre équivalent hors Montréal étant de 14,7%. Donc, on demande la connaissance de l’anglais, en gros, parce que la langue de travail à l’interne, au moins en partie, est l’anglais.

Personne ne propose, comme certains esprits chagrins le répètent systématiquement, d’éliminer l’usage de l’anglais au travail; mais il faut que cet usage de l’anglais soit fait, très majoritairement, pour les communications à l’externe et à l’international. Que l’anglais serve de langue d’échange à l’international, personne n’est contre; ça en prend une. Mais que l’anglais serve de langue d’échange à l’interne de façon aussi étendue, c’est cela qui pose problème. Car cela signifie, simplement, que le rôle que le français joue au travail se réduit. Qu’il est donc destiné au déclassement. Il faut viser à séparer les sphères d’usage des langues au travail: que le français serve à l’interne et que l’anglais serve, pour certains travailleurs (et pourquoi pas d’autres langues également?), à l’externe.

Rappelons quelques faits: les anglophones comptent pour 8,1% de la population du Québec et pour 17,4% de la population de Montréal. L’exigence de connaissance de l’anglais pour fins de communication orale interne est donc de 2,4 fois le poids démographique des anglophones à Montréal. Ce n’est pas rien.

Ce qui ressort également de l’étude, c’est que les entreprises de 25 à 49 employés, non «soumises à la Charte», c’est-à-dire échappant aux articles du chapitre V de la Charte imposant la mise sur pied de programmes de francisation afin de faire du français la «langue normale et habituelle du travail», exigent la connaissance de l’anglais pour les échanges oraux à l’interne seulement un tout petit peu moins souvent que les entreprises de 50 employés ou plus (23,8% comparativement à 26,2% pour l’ensemble du Québec), qui sont, elles, «soumises à la Charte». Même si l’on peut penser que les plus grosses entreprises ont plus de contacts à l’international, ce qui peut justifier une utilisation accrue de l’anglais, les deux chiffres se ressemblent tellement qu’il faut comprendre que les articles du chapitre V de la Charte semblent être largement inefficaces pour franciser en profondeur la langue de travail dans les entreprises de 50 employés et plus. Du moins, ces articles ne semblent pas avoir l’effet magique que certains semblent leur prêter. Penser régler le problème de la langue de travail simplement en étendant vers le bas, pour inclure au chapitre V de la Charte les entreprises de 25 employés et plus, par exemple, est une illusion. Soyons clairs: je ne suis pas contre, mais à elle seule, cette mesure sera totalement insuffisante.

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