Des examens de français mieux adaptés aux ordres professionnels

Le problème n’est pas l’examen mais les faibles ressources financières et professionnelles accordées à l’encadrement et à l’apprentissage de la langue française.

MQF – 22/02/2018

Finis les corrections trop sévères et les thèmes trop vagues. Mieux adapté au candidat, l’examen de français obligatoire que les immigrants doivent réussir pour devenir membres d’un ordre professionnel vient d’être entièrement revu pour faciliter la réussite. Et déjouer les tricheurs.

« L’ancien examen n’était pas conçu pour évaluer la compétence langagière liée à la profession », reconnaît Danielle Turcotte, directrice générale des services linguistiques à l’Office québécois de la langue française (OQLF). « Alors que maintenant, tout est conçu pour que les candidats se sentent directement impliqués dans un processus lié à leur profession, à travers une étude de cas. »

Autre changement important : la grille d’évaluation sera plus souple pour la correction de la production écrite, la « bête noire » des candidats, a reconnu Mme Turcotte. Ainsi, on tolérera « de nombreuses erreurs liées à la qualité de la langue », pourvu qu’elles ne nuisent pas à la compréhension. « Les virgules et les accents, ça ne compte pas [comme des fautes] », a-t-elle souligné. Si un candidat écrit « malhreuse » au lieu de « malheureuse », on comprend ce qu’il veut dire, ajoute-t-elle. De la même façon, on ne pénalisera pas un candidat s’il met un article féminin devant un nom masculin. « On n’est plus au mot à mot ou au lettre à lettre. On est dans un contexte de langue seconde. » Cela ne veut pas dire qu’une personne peut se contenter de « baragouiner » le français, avertit-elle. « On vise la compréhension globale, qui assure que la communication se fait de façon à assurer la sécurité du client ou du public. »

Une longue attente

Cela faisait des années que les ordres professionnels réclamaient pour leurs futurs membres un examen qui tienne compte de leur contexte professionnel. En 2012, le comité d’examen de l’OQLF a décidé de répondre à la demande du milieu en créant un nouveau test en collaboration avec chacun des ordres, qui devaient déterminer eux-mêmes les compétences langagières à atteindre. Des experts en évaluation des apprentissages de l’Université de Montréal ont aussi été consultés. D’où le délai de cinq ans avant d’en arriver à cette nouvelle version de l’examen.

« Ça paraît long, mais ne perdez pas de vue la démarche qu’il a fallu faire avec les 46 ordres professionnels », a expliqué Mme Turcotte. Et l’approche par compétence, ici préconisée, demeure assez nouvelle, a-t-elle ajouté.

Ce qui change grosso modo ? Avant, le candidat avait notamment à écrire un texte d’environ 200 mots portant sur une situation en milieu de travail, mais sans nécessairement de lien direct avec le quotidien de sa profession. Par exemple, on pouvait lui demander d’écrire une lettre pour souligner le départ d’un collègue à la retraite ou pour répondre à la plainte d’un client.

Cette fois, l’examen, d’une durée d’au maximum 2 h 30, se fera d’une traite, les quatre étapes — compréhension écrite et orale, expression écrite et orale — étant préalables les unes aux autres et formant un tout. Le candidat reçoit d’abord une fiche avec des consignes qu’il doit comprendre avant de passer à la seconde étape, une discussion avec un maximum de sept autres candidats de sa propre profession. Il devra ensuite écrire un texte d’après ce qu’il aura compris de la discussion de groupe pour finalement terminer son examen par un entretien avec l’évaluateur. Certaines étapes sont filmées et enregistrées.

« Tous les examens ont leur limite, mais […] les scénarios qui mettent l’accent sur la capacité à communiquer dans un contexte de travail, c’est beaucoup plus réaliste », a affirmé Marion Weinspach, cofondatrice de l’entreprise Le français en partage, qui offre des cours de français à cette clientèle d’immigrants voulant intégrer un ordre professionnel.

Si le candidat échoue ne serait-ce qu’à une seule des quatre étapes, il devra recommencer l’examen en entier et être réévalué sur toutes les compétences. Et, comme c’était le cas auparavant, il pourra recommencer l’examen autant de fois qu’il le souhaite (dans les délais prescrits par son ordre professionnel). L’examen est gratuit et il est offert depuis la fin du mois de janvier.

Des inquiétudes

Une enseignante de français se dit très inquiète de la deuxième étape, celle de la discussion de groupe où les candidats devront parler et comprendre les autres qui, comme eux, ne maîtrisent pas le français. « Ils vont entendre parler des gens avec toutes sortes d’accent et ensuite mettre par écrit des informations qui vont avoir été dites de façon imparfaite », s’est inquiétée cette professeure de plus de 20 ans d’expérience qui souhaite garder l’anonymat. L’OQLF rétorque qu’une personne animant la discussion s’assurera du bon déroulement de l’activité.

Et s’il sera plus difficile de préparer les étudiants spécifiquement pour cet examen, au moins la tricherie sera éliminée. « Avant, ils connaissaient les grands thèmes et pouvaient apprendre par coeur des textes qu’ils réécrivaient. »

L’assouplissement des critères d’évaluation pour le français écrit est « un couteau à double tranchant », croit Marion Weinspach. « L’écrit est devenu un petit peu moins exigeant, mais d’un autre côté, c’est au niveau de l’expression orale, où il y a un vocabulaire très spécifique à connaître, que ça devient plus exigeant. Être capable de lire un certificat de localisation pour un courtier ou de verbaliser un bilan pour un comptable, c’est plus difficile mais c’est plus réaliste. Et c’est ce que les ordres avaient demandé. »

La présidente du Conseil interprofessionnel du Québec, Gyslaine Desrosiers, salue la nouvelle version de l’examen, mais rappelle que tout le poids de l’intégration en français des travailleurs immigrants ne doit pas reposer sur l’OQLF. « L’examen, c’est un seul élément de la trajectoire. Il faut qu’il y ait des efforts faits en amont, par l’individu lui-même et son employeur. Le MIDI [ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion] doit aider en dégageant des budgets. » Elle met toutefois en garde contre une baisse des exigences. « Dans un contexte de mondialisation, il y a énormément de pression pour ça, […] mais la protection du public exige un minimum de fonctionnement dans la langue. Dans ce sens, l’OQLF a fait son travail et revu son examen. »

20/02/2018 – GERVAIS, Lisa-Marie

 

 

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