Les faits sont têtus, Monsieur Auger

Le Québec s’anglicise car le pouvoir d’attraction de l’anglais est toujours largement disproportionné par rapport à celui du français.

MQF – 02/05/2018

Le français recule au Québec ? Un mythe, proteste Michel C. Auger dans La Presse +. Or, loin de s’appuyer exclusivement sur les faits, comme il le prétend, Auger s’emploie allègrement à les déformer et falsifier.

Il nous ressert d’abord l’éternelle rengaine d’André Pratte. Le poids du français, langue maternelle, diminuerait « légèrement », étant passé de 79,7 à 79,1 % entre 2011 et 2016. Mais le poids de l’anglais diminuerait aussi.

On reconnaît là la méthode de calcul inventée par Jean-Pierre Corbeil, de Statistique Canada, qui additionne toutes les déclarations d’une, de deux ou de trois langues maternelles qui incluent le français. En faussant de même les chiffres pour l’anglais et les autres langues, on obtient des poids dont la somme dépasse 100 %.

Lorsqu’on répartit les déclarations de deux ou trois langues de façon égale entre les langues déclarées, comme le bon sens le commande, les recensements de 2001, 2006, 2011 et 2016 indiquent comme poids du français 81,4, 79,6, 78,9 et 78,0 %. La chute, de 3,4 points de pourcentage en 15 ans, est brutale.

La série correspondante pour l’anglais, langue maternelle, est de 8,3, 8,2, 8,3 et 8,1 %. Un poids plutôt stable, quoi.

Quant à la langue d’usage à la maison, Auger nous assène le grotesque 87,1 % de Corbeil, « un nombre en faible hausse par rapport au recensement précédent ». Il exulte : « Il y a de grandes chances que vous n’ayez jamais entendu parler de cette statistique. »

Faux. Les médias ont largement répandu ce chiffre effrontément faussé.

Après répartition équilibrée des réponses multiples, les recensements de 2001 à 2016 donnent 83,1, 81,8, 81,2 et 80,6 % comme poids du français, langue d’usage. Une chute, brutale aussi, de 2,5 points.

L’anglais affiche au même titre 10,5, 10,6, 10,7 et 10,7 %. En légère hausse, donc.

Passons sur les reculs encore plus brutaux du français vis-à-vis de l’anglais sur l’île et dans la région métropolitaine de Montréal. Auger manie un « fait » massue qui balaie tout ça.

« Le fait le plus important, triomphe-t-il, c’est que 94,5 % – soit la presque totalité des Québécois – peuvent aujourd’hui s’exprimer en français. » Il renchérit : « Cette proportion n’est pas en baisse, elle est en hausse – légère mais réelle – depuis le dernier recensement. Bref, il n’y a jamais eu autant de gens qui parlent français au Québec. » Bon démagogue, il se répète : « Il y a de grandes chances que vous n’ayez jamais entendu parler de cette statistique. »

Faux encore. On nous assomme avec ça depuis la Commission Bouchard-Taylor jusqu’au Québécois, notre façon d’être Canadiens du gouvernement Couillard. Examinons la chose à fond.

Primo, de 2001 à 2016, les Québécois se sont déclarés à 94,6, 94,5, 94,4 et 94,5 % capables de « soutenir une conversation » en français. Le 94,5 % en 2016 n’est donc pas un record.

Secundo, la hausse « légère mais réelle » de cette proportion entre 2011 et 2016, dont Auger fait si grand cas, est une fabrication. Certains anglophones et allophones, langue maternelle, déclarent, assez naturellement, pouvoir parler l’anglais seulement, et non le français, mais, par incompréhension ou inadvertance, déclarent le français comme langue d’usage à la maison. Leurs réponses figurent comme telles dans les données de 2011. En 2016, Statistique Canada a modifié leurs réponses, en catimini, de façon à ce qu’au dernier recensement, toutes les personnes semblables paraissent connaître aussi le français. Cela a suffi pour faire remonter la proportion en question de 94,4 à 94,5 %.

Tertio, mettons correctement en perspective ce 94,5 %. Cela signifie que 5,5 % des Québécois ne connaissent pas le français. Les francophones, langue maternelle, comptent pour 78 % de la population. Ils savent presqu’au dernier parler français. L’autre 22 % sont des non-francophones. Le 5,5 % de Québécois qui ignorent le français représente exactement le quart de ce 22 %.

Autrement dit, 75 % des Québécois non francophones savent parler le français. Pas de quoi pavoiser.

Quarto, comment le parlent-ils, au juste ? Suite au recensement de 1971, John Kralt, chef des données linguistiques à Statistique Canada, avait qualifié celles sur la connaissance du français et de l’anglais de « primitive at best », c’est-à-dire d’au mieux primaires.

La question n’a pas changé depuis. Elle demeure vague. Les réponses, éminemment subjectives et bêtement binaires (connais/connais pas), nous laissent dans le vide quant au degré de connaissance.

Devant l’insatisfaction générale des chercheurs, Statistique Canada a toutefois testé en 1988 une formulation plus précise : « Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets » (je souligne). Cette formulation a eu pour effet de réduire d’un huitième le nombre de Québécois non francophones qui se déclaraient capables de parler français.

Réduisons donc le 75 % d’un huitième. Ça donne 65,6 %. Autrement dit, en 2016 un bon tiers des Québécois non francophones ne parleraient pas le français assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets.

Langue commune, vous dites ?

Statistique Canada a rejeté cette formulation plus précise. Mais plusieurs pays ont agi autrement.

La Nouvelle-Zélande a demandé cette année « Dans quelle(s) langue(s) pourriez-vous soutenir une conversation sur un grand nombre de sujets ? » (je traduis). À son dernier recensement, le Royaume-Uni a demandé aux répondants qui ont déclaré avoir comme langue principale une autre langue que l’anglais, de préciser s’ils parlaient l’anglais « Very well, Well, Not well, Not at all ». L’Australie pose une question semblable. Les États-Unis aussi. Depuis 1980.

Parmi les pays du « Five Eyes », le Canada est le seul qui ne veut rien voir. C’est dans son intérêt national de maintenir aussi flou que possible le degré de non-intégration au français des Québécois anglophones et allophones. Frédéric Lacroix a démontré joyeusement que c’est dans l’intérêt de Michel C. Auger aussi.

À tout cela, Auger ajoute que « la proportion de Québécois ayant le français comme ‘première langue officielle parlée’ [ou PLOP] est en hausse. »

Faux toujours. Le poids des francoplops baisse constamment, passant de 85,0 à 83,7 % entre 2001 et 2016. C’est le poids de la minorité officielle de langue anglaise qui est en hausse.

Enfin, Auger a assuré, à l’émission Tout le monde en parle, que le pouvoir décisionnel des Québécois francophones demeurait toujours intact advenant un nouveau référendum. « C’est quand même plus de 80 % de francophones de souche au Québec », a-t-il lancé.

En ratissant large, « francophones de souche » pourrait s’étendre jusqu’à toutes les personnes de langue maternelle française nées au Québec. Au recensement de 2016, leur part de la population était de moins de 75 %.

Bref, de tous les « faits » qu’avance Auger, aucun ne résiste à l’examen. Belle moyenne, pour quelqu’un qui prétend bruyamment ne pas faire dans l’opinion.

La stratégie fédéraliste, de minorisation des indépendantistes québécois, tourne à plein régime. 25 mythes à déboulonner, de Michel C. Auger, figure maintenant en tête du palmarès des essais québécois.

L’industrie du français-se-porte-bien se porte à merveille. Et ça rapporte encore mieux.

Mais les faits demeurent têtus.

SOURCE – 30/04/2018 – CASTONGUAY, Charles

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