Francisation : Des solutions autres que celle de la CAQ

À écouter – Entrevue – Francisation et immigration

MQF ─ Au mois de mars 2018, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a avancé une proposition politique contraignante en matière d’immigration qui a fait sourciller les députés des autres partis politiques de l’Assemblée nationale du Québec. Cette formation politique propose le passage de tests de français et des valeurs québécoises qui détermineront si un nouvel arrivant ─ un travailleur qualifié ayant le droit de travailler au Québec par un certificat d’accompagnement transitoire ─ se voit délivrer par le Québec son certificat de sélection des immigrants. Or, les nouveaux arrivants auront trois années pour prouver leurs compétences en langue française et leur compréhension des valeurs québécoises afin de conserver le droit de séjourner sur le territoire du Québec. Après quelques échecs, c’est imprécisé par la CAQ, ils devront, semble-t-il, quitter le Québec.

Au Québec, terre d’accueil, il n’est pas chose rare de dénoncer, entre autres, les propositions politiques costaudes obligeant un nouvel arrivant à apprendre la langue nationale.

Même que, pour certains, obliger les enfants des immigrants à fréquenter le réseau scolaire de langue française est une discrimination grave. Pourtant, il y a des lois linguistiques dans presque la totalité des États du monde dont la grande majorité possède un système scolaire unilingue et applique des politiques d’immigration, linguistique et culturelle, modelées selon leurs besoins.

Ici, la Charte de la langue française fait partie, maintenant, de l’ADN de la nation québécoise.

Au-delà des jugements légaux ou moraux sur une obligation pour les nouveaux arrivants de réussir des tests de français et des valeurs québécoises, ainsi que pour leurs enfants de fréquenter les écoles de langue française, il n’en reste pas moins que la francisation des nouveaux arrivants est chose essentielle à l’avenir de la langue française au Québec.

Or, au Québec, en raison de notre différence culturelle ainsi que de notre volonté de perpétuer notre culture au nord-est de l’Amérique du Nord, il nous est nécessaire d’appliquer des solutions novatrices et audacieuses au cœur de nos politiques d’immigration, linguistique et culturelle.

Comme Camille Laurin et ses compères ont su faire en 1977 en adoptant la Loi 101.

D’abord, il est nécessaire que les nouveaux arrivants, ne parlant pas français, puissent maîtriser la langue française le plus efficacement possible afin de s’intégrer le mieux possible à la nation québécoise. C’est entendu que le Québec a le devoir de favoriser une intégration de qualité de ses immigrants. Comme c’est aussi son devoir de conserver une identité culturelle propre au Québec. C’est d’autant plus un devoir pour le Québec qu’il ne maîtrise pas tous les leviers de contrôle de ses politiques migratoire, linguistique et culturelle au sein du régime fédéral canadien. Certes, il existe une entente entre le Québec et le Canada en matière d’immigration, mais elle est nettement insuffisante à la lumière des études et autres statistiques. Un simple et court séjour à Montréal est suffisant pour comprendre que notre devoir d’intégration à la culture québécoise est un échec.

Il est facile de comprendre qu’une formation politique comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) propose une politique costaude et « boiteuse » pour mettre fin à cet échec devant l’immobilisme des gouvernements libéraux de Charest et Couillard depuis 2003.

Le Mouvement Québec français (MQF) croit qu’il existe des solutions plus efficaces et humaines que celles proposées par la CAQ.

Un lourd constat

Depuis plus de 20 ans, il y a une tendance lourde en matière de francisation au Québec : il y a une fréquentation peu élevée des cours de francisation, et à la fois, un nombre considérable d’abandons de la part des nouveaux arrivants inscrits au cours.

Ce lourd constat se révèle dans un contexte où le nombre d’immigrants ne connaissant pas le français est en augmentation alors que le financement des programmes de francisation diminue depuis deux décennies dans l’ensemble des ministères impliqués à la francisation à part quelques petits ajustements ici et là

Au-delà des préjugés sur la grande difficulté d’apprendre la langue française, ces « nouveaux arrivants-apprenants » abandonnent les cours, n’étant pas en mesure de subvenir à leurs besoins. Comme tous les autres citoyens, ils vivent leur quotidien de la même manière : boulot, frigo et dodo.

De plus, au-delà des insuccès de nos programmes de francisation, au moins 40 % des immigrants qui, ne connaissant pas le français à leur arrivée, ne s’inscrivent même pas aux cours de français. Qu’il y est accord ou non à obliger un parcours de francisation ne changera rien au fait que les mécanismes en place, pour mener les nouveaux arrivants à la francisation, sont terriblement déficients.

Les statistiques démontrent qu’il y a plus de 200 000 immigrants qui ne parlent toujours pas le français au Québec, tous fortement concentrés dans la grande région de Montréal.

C’est un poids lourd sur les épaules d’une culture française fragile en Amérique et surtout sur les épaules d’une langue française qui souffre déjà d’un irrespect à Montréal.

Depuis environ 40 ans il y a une nette augmentation des flux migratoires au Québec 1980 (22 000) et aujourd’hui (50 000) en 2018. Peu importe ce que nous pouvons en comprendre ou en dire de bien ou de mal de ces flux migratoires à la hausse, nous en sommes aujourd’hui à une intégration au faible pourcentage de réussite. Aujourd’hui, les statistiques révèlent que plus ou moins 50 % des nouveaux arrivants choisissent de s’intégrer à la communauté historique anglaise qui ne représente que plus ou moins 8% de la population du Québec au lieu de s’intégrer à la majorité francophone dans les proportions attendues, soit autour de 92 %.

Cette simple statistique démontre, d’une façon invraisemblable, notre échec en matière d’intégration et de francisation.

Un « coût unitaire »

En août 2016, le Mouvement Québec français participait à une audition de la Commission des relations avec le citoyen dans le cadre d’une consultation générale sur le cahier de consultation intitulé « La planification de l’immigration au Québec pour la période 2017-2019 ». Nous avons demandé aux députés, assignés à la commission, de chiffrer le « coût unitaire », c’est-à-dire le coût par immigrant de sa francisation au Québec. Par cette interpellation aux élus, notre objectif était de démontrer que ces chiffres n’existent pas. Non parce qu’ils sont impossibles à déterminer mais tout simplement parce que l’exercice de calcul n’a jamais été fait.

Le Québec a le devoir de développer un indice du « coût unitaire » afin de comprendre combien il faut de milliers de dollars par année pour réussir, immigrant par immigrant, la meilleure intégration possible de tous les nouveaux arrivants. Établir un « coût unitaire » semble être à la base même d’une politique sérieuse en matière de francisation.

Il y a beaucoup de travail à faire en matière d’immigration, alors pourquoi ne pas commencer par cela ?

Qui donne l’exemple ? Certainement pas l’État du Québec

Malgré tous les demandes, les explications, les sorties médiatiques, les études, les mémoires, les commissions parlementaires et tous les efforts des acteurs du milieu, les structures établies pour l’apprentissage du français et l’intégration des immigrants n’en restent pas moins sous-financées, année après année. Tout bêtement mal accompagnées, par l’État du Québec, les organisations ne peuvent malheureusement pas appliquer pleinement la mission qu’elles se sont données.

Par surcroît, il y a la bilinguisation des services publics qui rend encore plus ardu le maintien de l’attraction de la langue française auprès des nouveaux arrivants, ce qui nuit à la francisation. Les ministères et les institutions publiques interagissent en anglais auprès de 75 % des immigrants non francophones installés dans la région de Montréal.

Ne soyons pas naïfs. Pourquoi un nouvel arrivant à Montréal déploierait les efforts à apprendre le français s’il peut facilement communiquer en anglais dans l’espace public et bien vivre sans baigner dans la culture française en Amérique ?

Au delà des fréquentations ou abandons des cours de francisation, la vérité est que Québec ne déploie pas toutes les volontés et moyens pour construire un environnement véritablement incitatif à franciser les nouveaux arrivants.

Il y a des solutions

Un « salaire » de 400$ par semaine

À cette même audition en août 2016, à la remise de notre mémoire,  le Mouvement Québec français (MQF) proposait, aux élus assignés à la commission, que les nouveaux arrivants, s’inscrivant à temps plein à des cours de francisation offerts dans une institution publique du Québec, puissent recevoir 400$ par semaine pour se concentrer pleinement à leur apprentissage de la langue française. Ce « salaire » décent permettrait aux apprenants de vivre convenablement leur intégration, à la nation québécoise. Pourquoi ne pas leur offrir une période de deux ans pour que l’apprenant puisse se consacrer à sa réussite et à son intégration sans devoir consacrer la grande majorité de son temps à travailler pour subvenir à son besoin ?

Cela coûterait à l’État québécois environ 20 000$ par apprenant pour une (1) année de francisation. Voilà une première donnée au calcul du « coût unitaire »

C’est plus structurant et polyvalent rémunérer adéquatement les apprenants qu’actuellement les amener à choisir involontairement entre deux mauvaises options : 1) travailler pour subvenir à leurs besoins mais négliger l’apprentissage de la langue française et leur intégration à la nation québécoise ou 2) apprendre la langue française et s’intégrer comme convenu à la nation québécoise mais être incapable de subvenir à leurs besoins.

Or, la réalité est que, sous les conditions actuelles, 50% des immigrants finissent par rejeter le français, langue commune de l’espace public, et par vivre au quotidien dans une langue minoritaire sur le territoire du Québec.

Notre présente façon de faire est donc un échec.

Refonder les COFI

Cette solution financière doit évidemment s’accompagner d’un réinvestissement majeur dans les espaces de francisation. Il faut se donner les moyens d’accueillir convenablement les nouveaux arrivants. Le Mouvement Québec français (MQF) souhaiterait revoir s’établir partout sur le territoire des Centres d’orientation et de formation pour les immigrants (COFI) qui offriraient des cours de français et de citoyenneté comme le Québec en avait développé à partir de 1967 jusqu’à la fin des années 90. Les COFI ont été un franc succès et cela ne pourrait qu’améliorer le sort de la langue française dans la grande région de Montréal.

La composition de l’immigration

Il existe un autre angle important pour remédier à cette faible propension des nouveaux arrivants à épouser la culture française québécoise. Cela consiste à ce que Québec contrôle davantage la composition de son immigration lors des sélections en optant pour le plus grand nombre possible d’immigrants provenant de la francophonie ou parlant une langue dite « latine » comme l’espagnol ou le catalan. De cette manière, les chances de réussite à la francisation et à l’intégration sont plus grandes.

Il est encore possible de choisir parmi une composition hautement francophone de langue seconde. Comme disait Akos Verboczy sur les ondes de la radio 98,5 en avril 2016 : « Nous ne sommes pas tenus à 50 000 immigrants. Il y a suffisamment d’immigrants à travers le monde qui veulent refaire leur vie et il y a des gens qui parlent français dans tous les pays monde. En Chine, on va trouver des immigrants qui parlent français et qui vont vouloir grandir et venir avec leur famille vivre dans une société de langue française. » Réalisons-le et vite : Le bassin d’immigrants francophones est suffisamment grand et de qualité pour combler la grande majorité des attentes du Québec en matière d’immigration.

Les outils et moyens pour réussir

Il y a des solutions autres que celles proposée par la CAQ. Mettre « à la porte » du Québec les immigrants qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue française ne semble pas la meilleure des solutions. Ne mettons jamais le blâme sur le nouvel arrivant qui, à la recherche des intérêts et des avantages que lui offre la société d’accueil, affronte le quotidien comme tous les autres citoyens. Il est normal qu’un certain nombre de nouveaux arrivants ne se retrouvent pas dans les aspirations de notre collectivité québécoise. Mettons plutôt nos énergies, nos moyens financiers et politiques, à valoriser nos aspirations collectives et développer un environnement qui mènera les nouveaux arrivants à choisir le français au travail comme dans l’espace public. Ils pourront ainsi vivre pleinement nos spécificités nationales.

Pour y arriver, il faudra des moyens financiers et développer cet environnement linguistique qui ne semble possible que s’il est mis en place par l’État du Québec et les décisions de nos élus. C’est en fait un devoir d’État.

Le Mouvement Québec français est convaincu qu’établir un « coût unitaire » aidera à l’État du Québec et à ses citoyens à mieux se comprendre quand ils parlent d’immigration, de francisation et d’intégration. Au cours des années, le mouvement a rencontré de nombreux élus pour leur remettre des études ainsi que des mémoires et leur proposer des solutions. Ils savent que le français ne se porte pas bien. Ils possèdent les informations, des experts pour calculer, évaluer, comprendre et expliquer. Il ne leur manque que la volonté politique pour mettre en place une structure efficiente qui maintiendra un environnement linguistique triomphant.

Malgré tous les moyens disponibles, peu est fait par nos élus afin de mettre un terme au bilinguisme institutionnel et développer une structure de francisation efficace.

En terminant, pour ceux qui s’inquiètent de l’anglicisation foudroyante de la ville de Montréal, le Mouvement Québec français vous partage une réflexion venant d’Éric Bouchard, brillant militant pour la langue française au Québec : « Si nous accueillons 50 000 immigrants francophones à chaque année, en moins de 10 ans, Montréal redeviendra une véritable métropole française. »

À quel prix toutefois ? Il faut d’abord établir le « coût unitaire » pour le savoir. Nous pourrons alors mieux évaluer notre politique d’immigration sur les aspects de la composition et du nombre.

─ Un texte du Mouvement Québec français

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