Grandeur et misère de l’utopie bilingue au Canada

Tous les statuts constitutionnels, changements politiques, échecs, négociations ou accords, qui ont formé le Canada depuis la Conquête (1759-1760) jusqu’au rapatriement de la Constitution (1982) ne visaient ─ d’une façon dissimulée ou non ─ qu’une longue assimilation des peuples de langue française en Amérique du Nord britannique.

MQF – 06/02/2018

La coexistence des langues au Canada n’a rien d’une béate harmonie. L’horizon enviable d’une paix linguistique, que l’on ne cesse de contempler de nos jours, a peut-être fait perdre de vue cette évidence élémentaire, à savoir que les langues anglaise et française (et, faudrait-il ajouter, autochtones) évoluent ici dans des rapports de force politiques, elles sont en concurrence, elles se « chassent », de dire Jean Laponce. S’il en est ainsi, c’est qu’elles traduisent des projets sociétaux différents et même des conceptions distinctes du bien commun.

La question linguistique forme l’une des dimensions constitutives essentielles du Canada et structure l’historique de ses plus vives tensions. Ses fondements juridiques remontent au XVIIIe siècle et ses origines politico-intellectuelles au début du XXe, dans les débats sur la nature du régime fédéral engendré par la Constitution de 1867, qui demeure silencieuse, à quelques exceptions près, sur le caractère bilingue de la fédération. Ce sont surtout des nationalistes canadiens-français comme Henri Bourassa et Lionel Groulx qui mettront en avant l’idée qu’il faut dorénavant voir la Confédération comme le résultat d’un « pacte » entre deux « peuples fondateurs », égaux en droit et en privilèges, et donc foncièrement bilingues. […]

C’est durant les années 1960 que le régime linguistique canadien se cristallisera, dans la Loi sur les langues officielles (adoptée en 1969, révisée en 1988), puis dans la Constitution de 1982, ainsi que dans certaines provinces. Ce régime optait pour une version amoindrie du biculturalisme en votant une politique de bilinguisme officiel articulée à une politique de multiculturalisme. Dans ce cadre, la langue se dissociait de la culture et l’individu en venait à primer le principe de la communauté. On ne soulignera jamais assez cette savante ingénierie de Trudeau père qui, pour désamorcer le contentieux autour de la question nationale québécoise, a autonomisé les langues officielles par rapport à leurs communautés historiques sur la foi d’une justice géométrique. Mais un tel pari, fondé sur l’évidement culturel de la langue, pouvait-il être tenable ? Ne posait-il pas un sérieux affront à la dynamique propre des langues au Canada ? Au fondement de la législation linguistique canadienne réside une épineuse contradiction entre la reconnaissance des minorités linguistiques et la négation de leurs ancrages culturels, territoriaux et historiques significatifs. […] [L]e bilinguisme officiel va bien au-delà d’une reconnaissance formelle d’égalité de statut entre deux langues. Il procède surtout d’un objectif sociétal en rupture avec le Canada de la dualité nationale, visant à refonder l’identité canadienne sur de nouvelles assises ainsi délestées du poids de l’histoire. Envisagé comme projet, le bilinguisme procède de l’intention universaliste et utopique du Canada de Trudeau père, c’est-à-dire celle d’un monde où l’arrachement des citoyens à leurs ancrages socio-historiques et mémoriels permettrait à terme de fixer un horizon de réconciliation.

[…] Le bilinguisme semble de moins en moins former une valeur centrale de l’imaginaire canadien. Les indicateurs statistiques d’une dislocation du Canada bilingue sont nombreux et de plus en plus préoccupants, comme nous le confirment les données du dernier recensement de Statistique Canada (2016) : recul du français comme première langue officielle et comme langue d’usage à la maison (notamment dans ses localités traditionnelles) ; progression minime du bilinguisme individuel à l’échelle canadienne depuis 40 ans ; émergence d’une nouvelle donne linguistique plurilingue dans plusieurs régions du pays. S’ajoute aussi le constat d’une érosion du statut et de la valeur mêmes de la dualité linguistique canadienne, dont la justification semble moins s’appuyer sur une histoire et une tradition particulières que sur un utilitarisme à « valeur ajoutée ».

Ces fondements sont aussi concurrencés par l’affirmation de nouvelles représentations politique et identitaire du Canada qui, tantôt comme nation redécouvrant son passé monarchiste et britannique (sous Stephen Harper), tantôt comme entité postnationale et cosmopolite (sous Justin Trudeau), se décharge peu à peu de sa vieille matrice dualiste. Ces mutations ne sont pas indifférentes au déclin de l’importance accordée à l’enjeu linguistique en lui-même, qui semble de plus en plus avoir cédé le pas à l’enjeu d’une plus large reconnaissance de la diversité identitaire et à celui d’une réconciliation avec l’autochtonie, qui structurent désormais le débat sur la question « nationale » au Canada.

[…]. Le bilinguisme, comme projet de société et lieu structurant de mobilisation politique, serait-il le reliquat d’une autre époque ? Connaîtrait-il une fin de cycle historique ? N’aura-t-il été, finalement, que le fait d’une génération ou d’une configuration sociopolitique de transition ?

06/02/2018 – DORAIS, François-Olivier, BOCK, Michel, MEUNIER, E.-Martin

 

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