Le français au Québec, une « langue infantile »

22 avril 2021

Par Frédéric Lacroix

Chez nous, un des rites de passage à l’âge adulte consiste souvent à écarter plus ou moins le français de certaines sphères de sa vie pour laisser plus de place à l’anglais. Comme le dit le professeur et essayiste Marc Chevrier, au Québec, le français est une «langue infantile», bonne pour les enfants, les mineurs, et elle est souvent déclassée lorsque vient le temps de s’occuper de choses sérieuses, d’études collégiales, universitaires ou bien du travail¹.

Dans une entrevue accordée aux Francs-tireurs en décembre dernier, le premier ministre du Québec, M. François Legault, a justifié l’agrandissement prévu, au coût de plus de 100 millions de dollars, de Dawson College en affirmant que c’était «autre chose» et qu’il n’y avait, en quelque sorte, aucun lien à faire entre l’augmentation de la fréquentation du collégial anglais et le recul du français à Montréal. Il a écarté du même coup l’application des clauses scolaires de la loi 101 au niveau collégial en disant qu’il ne voulait pas «empêcher les francophones d’apprendre l’anglais».

Deux remarques s’imposent ici : premièrement, M. Legault juge qu’à l’entrée dans l’âge adulte, le gouvernement du Québec se doit de financer à 100 % le choix des études en anglais. Il est donc implicitement d’accord avec la vision du français comme «langue infantile». Deuxièmement, M. Legault pense que les jeunes Québécois ne sont pas capables d’apprendre l’anglais sans s’inscrire dans un cégep ou une université anglophone.

Comme l’aurait dit de Gaulle, dans cette entrevue, M. Legault est «à côté de la plaque», c’est-à-dire qu’il se fourvoie et qu’il se trompe lourdement.

L’image mentale de la dynamique linguistique du premier ministre du Québec est en retard d’une génération sur les évènements. Le monde a changé; les réseaux numériques ont explosé, la culture américaine pénètre maintenant par fibre optique, câble, ondes radio, wifi, satellite, au cœur de nos foyers et dans les mains de nos adolescents 24 h/24. Nos ados ne lisent plus ou peu Réjean Ducharme, mais plutôt Twilight, le plus souvent directement en anglais. Et ils écoutent ensuite le film sur Netflix, auquel ils sont abonnés. Le français comme langue de la chanson populaire est en sérieux déclin². Il est terminé le temps des Beaux Dimanches en famille.

Ces changements radicaux dans la consommation culturelle ont déjà des impacts mesurables sur le taux de bilinguisme au Québec. Cet impact ira grandissant dans les décennies à venir; on peut même penser que, leur propre culture n’étant plus au centre de leur univers, les francophones du Québec verseront de plus en plus dans le «bilinguisme soustractif³» et l’assimilation pure et simple. À Montréal, ce processus est d’ailleurs bien enclenché : le taux d’assimilation des jeunes francophones à Montréal a doublé entre 2006 et 2016⁴.

Une hausse constante du bilinguisme au Québec

Ainsi, le taux de bilinguisme des francophones au Québec, de façon globale, est en progression constante, recensement après recensement⁵. Il augmente aussi exponentiellement à travers les classes d’âge; par exemple, alors qu’il est de 21,9 % pour les 8-10 ans, il grimpe à 53,3 % chez les 14-17 ans, voir graphique 1, et cette augmentation s’accélère : en dix ans seulement, de 2006 à 2016, l’augmentation chez les 14-17 ans a été de 11,2 points (voir graphique 1). Du jamais vu!

A contrario, on remarque dans le graphique 1 que le taux de bilinguisme est assez plat dans les classes d’âge de 8 à 17 ans hors Québec et que le gain de 2006 à 2016 y est beaucoup plus faible qu’au Québec.

Graphique 1

Au Québec, la hausse du bilinguisme ne s’arrête pas à la fin du secondaire et se poursuit à l’âge adulte. Ainsi, parmi une cohorte de jeunes âgés de 5 à 17 ans en 2006, et qui résidaient au Québec cette année-là, 28 % étaient bilingues, mais dix ans plus tard (ils avaient alors de 15 à 27 ans), c’était le cas de 66 % d’entre eux (voir graphique 2). Une augmentation de plus du double!

C’est au Québec que l’on retrouve la plus importante hausse de bilinguisme par cohorte après dix ans (voir graphique 2). Et de loin⁶. Signe que l’anglais est nécessaire à l’âge adulte au Québec alors que le français ne l’est pas hors Québec.

Graphique 2

Une hausse importante du bilinguisme en fonction du degré de scolarité

Il est intéressant de se pencher sur l’évolution du bilinguisme en fonction de la scolarité; le lien entre la scolarité et le taux de bilinguisme est en effet l’angle mort de toute discussion sur «l’apprentissage de l’anglais». Le graphique 3 présente la connaissance de l’anglais en fonction du niveau de scolarité pour les francophones (langue maternelle) pour tout le Québec. Les données sont compilées à partir du fichier de microdonnées à grande diffusion du recensement de 2016 de Statistique Canada.

Graphique 3

On peut constater, dans le graphique 3, que la connaissance de l’anglais chez les francophones augmente de façon quasi linéaire avec le degré de scolarité atteint; de 19 % pour ceux qui n’ont aucun diplôme, il passe à 34 % chez les titulaires d’un diplôme d’études secondaires (DES) professionnel (métiers et apprentis), à 54 % chez les finissants du cégep et à 73 % pour ceux qui détiennent un diplôme universitaire. Au Québec, l’anglais s’attrape naturellement en étudiant. Et même — stupeur et tremblement — en étudiant en français.

Qu’en est-il quand on regarde la dynamique entre Montréal et les régions? Le graphique 4 présente la connaissance de l’anglais en fonction du niveau de scolarité pour les francophones pour tout le Québec, pour la région métropolitaine de recensement (RMR) de Montréal et pour tout le Québec moins la RMR de Montréal.

Graphique 4

Dans le graphique 4, on peut constater que la connaissance de l’anglais chez les francophones varie en fonction de la région géographique, tout en restant élevée de façon générale; en particulier, le profil en fonction de la scolarité reste le même que l’on soit dans la RMR de Montréal ou en région.

De façon générale, le taux de bilinguisme est toujours plus élevé dans la RMR de Montréal comparativement à l’extérieur de la RMR. Chez les titulaires d’un diplôme universitaire dans la RMR de Montréal, le bilinguisme grimpe à 87 % (81 % pour tout le Québec et 73 % hors de la RMR de Montréal). Les données ne sont pas disponibles pour l’île de Montréal, mais il est probable que le bilinguisme des francophones qui détiennent un diplôme universitaire y dépasse les 87 %.

Conclusion? L’écrasante majorité des universitaires francophones au Québec est bilingue.

Et chez les détenteurs d’un diplôme collégial, fait remarquable, 64 % sont bilingues (et cela grimpe à 77 % dans la RMR de Montréal).

Il est à noter que le bilinguisme des anglophones qui détiennent un diplôme universitaire dans la RMR de Montréal est inférieur (de 3 points) à celui des francophones.

Chez les francophones, de façon générale, la fréquentation du cégep et de l’université de langue française ne gêne nullement l’apprentissage de l’anglais⁷. Au contraire, c’est la fréquentation scolaire, de façon générale, qui conduit à l’apprentissage de l’anglais.

Conclusion

Au Québec, le français est une «langue infantile» qui est souvent mise de côté, plus ou moins partiellement, lors du passage à l’âge adulte. Le taux de bilinguisme augmente énormément dans l’adolescence et dans la vingtaine, preuve de la nécessité de maîtriser l’anglais pour les études ou pour travailler. Et cette augmentation s’accélère grandement entre 2006 et 2016, ce qui coïncide avec un changement radical des profils de consommation culturelle chez les jeunes. Sommes-nous au début d’un processus de basculement culturel et linguistique au Québec? Certains indices, comme l’augmentation de l’assimilation des jeunes francophones à Montréal, laissent penser que oui⁸. L’avenir qui s’ouvre pour la jeunesse francophone à Montréal et ailleurs semble être celui du «bilinguisme soustractif»; un bilinguisme rabougrissant, où le français se ratatine, perd de sa capacité à nommer le réel, vire au franglais.

Le décalage entre les taux de bilinguisme au Québec et hors Québec est énorme (au moins d’un facteur quatre, voir graphique 2); signe que la connaissance du français n’est pas nécessaire pour étudier ou travailler hors Québec. Hors Québec, le taux de bilinguisme, déjà faible en âge scolaire, décroit également avec le temps. L’entrée dans l’âge adulte signifie souvent que l’on met de côté les connaissances du français développées dans les écoles d’immersion française ou dans les cours de français langue seconde de l’école secondaire. Hors Québec, le français est une «langue infantile» également; les choses sérieuses se font en anglais à l’âge adulte.

Au Canada, de façon générale, le bilinguisme est un fardeau presque exclusivement réservé aux francophones; il n’existe aucune symétrie réelle entre le comportement des anglophones et des francophones face à l’apprentissage de l’autre langue officielle. Le concept de «double majorité» (une majorité francophone au Québec et une majorité anglophone hors Québec), base de la Loi sur les langues officielles d’Ottawa, est faux et trompeur; les francophones sont la seule minorité de langue officielle au Canada.

La structure du bilinguisme en fonction de la scolarité au Québec nous fournit une indication précieuse; la connaissance de l’anglais est intimement liée à la scolarisation au sens large; ce qui limite encore le bilinguisme des francophones au Québec, de façon globale, c’est le décrochage scolaire et la sous-scolarisation des francophones. Les études secondaires, collégiales et universitaires, effectuées même dans des institutions qui ont le français comme langue d’enseignement, conduisent au bilinguisme anglais français. Il n’y a nul besoin de fréquenter un cégep ou une université anglophone pour devenir bilingue.

Avis au gouvernement du Québec : si celui-ci désire favoriser le bilinguisme (anglais français), la politique la plus efficace à conduire consiste non pas à agrandir Dawson, mais à lutter contre le décrochage scolaire.

Du reste, on peut penser que la mutation des profils de consommation culturelle va se charger de pousser encore à la hausse les taux de bilinguisme dans les décennies à venir sans qu’il soit nécessaire de faire quoi que ce soit. On peut même affirmer que le Québec devrait réfléchir à une stratégie globale pour contrebalancer l’hégémonie grandissante de la culture américaine, stratégie qui pourrait passer par une revalorisation du français dans le système scolaire (du primaire à l’université) et une offensive culturelle dans l’univers numérique. Sans quoi l’anglicisation naissante des jeunes francophones à Montréal va s’étendre et s’accélérer.

Résumons les choses ainsi : toute réforme sérieuse de la Charte de la langue française devrait avoir pour objectif premier de faire entrer le français dans l’âge adulte.

 

¹Marc Chevrier, « Le français, langue infantile », L’agora, 2020, http://agora.qc.ca/marc-chevrier/le-francais-langue-infantile

²https://www.journaldemontreal.com/2021/03/23/god-save-le-quebec-francais

³C’est-à-dire qu’une des langues, la plus utile, la plus utilisée, en vient à dominer et éventuellement chasser l’autre.

⁴Voir Charles Castonguay, « Le français en chute libre », Mouvement Québec français, 2021. Par exemple : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/tout-un-matin/segments/entrevue/343961/demographie-quebec-langue-francaise

⁵« Résultats du recensement de 2016 : Le bilinguisme français anglais chez les jeunes », 2019, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/75-006-x/2019001/article/00014-fra.htm

⁶À noter que le niveau de « bilinguisme » provient d’une auto-estimation effectuée en réponse à une question du recensement. Il est probable que les anglophones hors Québec surestiment leurs capacités en français et qu’à l’inverse, les francophones du Québec sous-estiment leurs capacités en anglais.

⁷Rappelons que les universités de langue française sont souvent, dans la pratique et dépendant des facultés, quasiment bilingues : l’anglais est une langue importante pour la documentation, le matériel pédagogique, la littérature scientifique, les livres, les séjours d’échanges interuniversitaires, les conférences, les colloques, etc.

⁸Charles Castonguay, « Hausse de l’anglicisation des francophones à Montréal », l’Aut’Journal, juin 2018, https://lautjournal.info/20180611/hausse-de-langlicisation-des-francophones-montreal

 

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