Le seuil de tolérance du Canada envers la francophonie hors Québec

En gardant suffisamment bas (près de 4%) le seuil d’immigration francophone au Canada hors Québec, le fédéral s’assure de faire le minimum pour garder « vivante » la nation canadienne-française d’un océan à l’autre. La nation canadienne-française est devenue depuis 40 ans une communauté comme les autres avec ─ tout au plus ─ quelques institutions, droits et privilèges.

MQF – 05/04/2018

Le gouvernement fédéral vise, d’ici 2023, 4,4 % d’immigrants francophones à l’extérieur du Québec. Cette proportion varie selon les époques ; par exemple, elle était de 1,46 % de 2006 à 2011, mais la cible établie par « le cadre stratégique pour favoriser l’émigration au sein des minorités de langue officielle en milieu minoritaire de 2004 » était aussi de 4,4 %.

Ces chiffres qui semblent s’appuyer sur la taille de la francophonie hors Québec n’ont jamais été atteints. De recensement en recensement, on constate sans émoi l’érosion de la francophonie au Canada et aussi au Québec. L’intensité de cette érosion dépend du critère applicable. Est-ce que l’on se réfère au critère de la langue maternelle (première langue apprise et toujours comprise) ? Les chiffres démontrent alors une diminution constante en pourcentage des effectifs francophones au Canada. Ou renvoie-t-on au critère de la PLOP (première langue officielle parlée) ? Ce nouveau critère de Statistique Canada fait alors grimper un tout petit peu les chiffres en faveur du français.

Puis, on insistera sur le nombre d’individus bilingues, lequel est en croissance au Canada, sans mentionner qu’il est le fait des francophones eux-mêmes. Depuis l’Acte d’Union de 1840 qui donnait suite au rapport Durham jusqu’à aujourd’hui, l’émigration au Canada a toujours profité quasi exclusivement à la communauté anglophone du Canada, et ce, même au Québec, qui peine toujours à atteindre ses objectifs dans ce domaine. Alors, pourquoi ce seuil de 4 % et précisément de 4,4 % ? Pourquoi pas 15, 35, 50 % compte tenu du rattrapage à faire ?

La symbolique rattachée aux langues officielles au Canada est puissante, mais elle ne se traduit pas nécessairement par un renforcement de la francophonie sur le terrain, bien au contraire, et il reste que les nombres sont le nerf de la guerre dans le domaine linguistique. À l’évidence, la quantité et la qualité des services offerts à la minorité francophone hors Québec se sont améliorées, même si, inversement, le nombre de francophones diminue.

Nombre minimal de francophones

Il faut savoir que l’obligation du gouvernement fédéral d’offrir des services en français hors Québec peut dépendre de l’existence d’un nombre minimal de francophones dans une région donnée. À ce jour, et même si les nombres s’érodent, les autorités n’ont pas cessé leur prestation ; mais il reste que la loi est là et qu’elle peut être appliquée.

À long terme, si les symboles relatifs aux langues officielles au Canada perdent leur fondement, ils disparaîtront tout simplement. De plus, on peut se demander si les autorités fédérales ont évalué combien d’individus parmi ces 4,4 % vont effectivement s’intégrer à la minorité francophone ? Les nouveaux arrivants choisiront-ils plutôt la langue de la majorité ? Aujourd’hui, l’utilisation du français reste, hors Québec et sauf exception dans certaines régions du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario, confiné dans l’espace privé. L’assimilation constitue un phénomène bien réel.

Il faut aussi savoir que certaines provinces ont établi leurs propres objectifs en matière d’émigration francophone (5 % en Ontario et 33 % au N.-B.). Tous ces objectifs, encore une fois jamais atteints, visent tout au plus à maintenir la population francophone à son niveau actuel ou à ralentir son déclin et, surtout, à ne pas l’accroître. En quelque sorte, ces chiffres représentent le seuil de tolérance du Canada envers la francophonie hors Québec. Une province peut être réticente à voir ses effectifs francophones augmenter même si, par ailleurs, ces derniers lui assurent un réservoir de personnes bilingues.

Ces chiffres confirment donc la minorisation perpétuelle que le Canada réserve à sa francophonie, si ce n’est simplement sa disparition à long terme. Pendant ce temps, et à l’inverse, Ottawa prévoit de dépenser de l’argent pour augmenter l’emploi de l’anglais en dehors de Montréal. Il faut bien avouer que la visibilité et l’utilisation de l’anglais dans la région de Montréal se portent plutôt bien et que les campagnes québécoises restent autant de régions à conquérir… S’il est vrai que le Canada anglais est indifférent au sort de sa minorité francophone et qu’il appréhende (à tort) la discrimination pouvant résulter de l’établissement de cibles chiffrées en matière d’immigration, il est tout aussi troublant de constater combien les mêmes chiffres laissent insouciant le Québec, pourtant lui aussi affecté par une diminution de la francophonie sur son propre territoire. Peut-être le temps est-il venu de mettre les chiffres à jour et surtout d’en discuter publiquement. Des chiffres qui justement préfigurent l’avenir.

05/04/2018 – BRAËN, André

 

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