L’étude de l’OQLF sur la langue de travail : une contribution électorale inadmissible

Québec doit ajouter au mandat de l’OQLF la tâche d’enquêter d’office sur le respect du droit de travailler en français, notamment en vertu de l’article 46 (exigences linguistiques à l’embauche) et de l’article 45 (embauche interne). Les seuls motifs valables pour qu’un employeur exige la connaissance d’une autre langue devraient être liés aux relations à l’extérieur du Québec.

MQF – 21/02/2018

VIDÉO – La langue commune

L’Office québécois de la langue française (OQLF) a publié le 23 novembre dernier une nouvelle étude sur la langue de travail. L’étude conclut que « l’usage du français au travail est à peu près stable depuis près de 20 ans ».

L’OQLF enchaîne dans son communiqué avec l’habituelle litanie libérale voulant que la loi 101 fasse son œuvre. Elle aurait « contribué à stabiliser la place du français dans le monde du travail ».

Une petite semaine plus tard, Statistique Canada publiait les données sur la langue de travail recueillies au recensement de 2016. Elles indiquent clairement un recul depuis 2006 dans l’usage du français comme langue de travail principale.

Le recensement mérite notre confiance en cette matière. L’ensemble des travailleurs y répondent, alors qu’une enquête n’en interroge qu’un échantillon restreint. La plupart des travailleurs dans l’échantillon n’y répondent d’ailleurs pas, ce qui peut aussi fausser les résultats.

En outre, la question du recensement sur la langue de travail n’a pas changé d’un iota. Ce n’est pas vrai des enquêtes que compare l’étude de l’OQLF, qui s’appuie sur une série de sondages réalisés en 1971, 1979, 1989, 1997, 2007, 2010 et 2016. Examinons par exemple la comparabilité de celle de 2016 avec le reste de la série.

L’OQLF soutient que l’enquête de 2016 « a fait l’objet d’une attention particulière pour [assurer] la comparabilité des questions » en regard des enquêtes antérieures. Or, des modifications importantes ont touché les questions récurrentes sur la langue principale de travail et sur le temps de travail en français.

La question sur la langue principale se lisait en 2010 comme suit : « Dans le cadre de votre travail, lorsque vous parlez, lisez ou écrivez, quelle est la langue que vous utilisez normalement ou habituellement ? ». En 2016, cela devient : « Dans le cadre de votre travail, lorsque vous parlez, lisez ou écrivez, quelle(s) langue(s) utilisez-vous le plus souvent ? ». Le passage du singulier au pluriel suffit pour compromettre la comparabilité des réponses.

C’est cependant le temps de travail en français qui se trouve au cœur de l’étude de l’OQLF. Or, à chaque enquête antérieure, la question à ce sujet était posée à tous les interviewés. En 2016, sans justification, l’Office a changé de procédure. Tous ceux qui ont donné le français comme réponse unique à la question sur la langue principale, ainsi qu’à d’autres questions plus spécifiques sur leur emploi des langues au travail, n’ont pas eu à estimer leur pourcentage de temps de travail en français. L’OQLF leur a automatiquement attribué un temps de travail en français de 100 %.

Comparativement aux enquêtes antérieures, ce nouveau protocole a vraisemblablement eu pour effet de surestimer en 2016 la catégorie qui travaille 100 % du temps en français. Car l’OQLF a sans doute attribué un temps de travail en français de 100 % à un certain nombre de travailleurs qui, si la question leur avait été posée, auraient déclaré travailler en français moins de 100 % du temps.

Il n’est en rien surprenant, par conséquent, que l’étude de l’OQLF constate une hausse marquée depuis 2010 du pourcentage de Québécois travaillant 100 % du temps en français, alors que ce pourcentage était en baisse continue depuis l’enquête de 1997. Sur l’île de Montréal, le poids de cette catégorie de travailleurs serait même passé entre 2010 et 2016 de 15,9 à 21,2 %.

Pareille hausse sur un pareil terrain tient du miracle. Qu’importe, le communiqué de l’OQLF la met en vedette comme « fait saillant ».

La hausse douteuse de la catégorie travaillant 100 % du temps en français a entraîné une hausse semblable de la catégorie travaillant en français de 90 à 100 % du temps. Selon l’OQLF, celle-ci serait passée entre 2010 et 2016 de 65,5 à 67,3 % des travailleurs québécois, alors qu’elle était en baisse continue depuis l’enquête de 1989. Marie Montpetit, ministre libérale de la langue, s’est aussitôt tweetée « heureuse de constater que l’utilisation du français continue de progresser dans le monde du travail ».

L’effet du nouveau protocole serait probablement négligeable en ce qui concerne l’ensemble des travailleurs qui emploient le français comme langue de travail principale. Cependant, l’OQLF ne permet pas de suivre l’évolution d’une telle catégorie.

La prochaine catégorie dans son étude regroupe en effet tous ceux qui travaillent en français de 50 à 89 % du temps. L’Office fourre ainsi dans un même sac ceux qui travaillent en français la moitié du temps – et donc l’autre moitié du temps en anglais – et ceux qui travaillent en français la plupart du temps.

Pis encore, l’OQLF réunit cela avec la catégorie travaillant de 90 à 100 % en français et appelle le tout, qui travaille donc en français de 50 à 100 % du temps inclusivement, la catégorie travaillant « principalement » en français. Il a beau jeu de clamer ensuite dans son communiqué qu’en 2016 « 89 % des Québécoises et des Québécois travaillaient principalement en français ».

Statistique Canada a essayé de nous jouer un tour de passe-passe semblable lors de sa diffusion en août dernier des premières données linguistiques du recensement de 2016. J’ai démontré comment son analyste en chef, Jean-Pierre Corbeil, avait regroupé les résultats de manière à faire accroire que 87 % des Québécois parlaient le français comme langue principale à la maison.

Il est vrai que Corbeil a ses entrées à l’Office. Mais y trouve-t-on encore un terminologue ? Quant à son Comité de suivi de la situation linguistique, qui compte d’éminents membres externes censés veiller à la qualité scientifique de ses études, comment a-t-il pu approuver la publication d’un pareil sottisier ?

À l’enquête de 2010, 5,7 % des répondants québécois avaient déclaré qu’ils travaillaient exactement 50 % du temps en français. Sur l’île de Montréal, la proportion s’élevait à 9,6 %. Le rapport de cette enquête ne présente jamais ces répondants comme travaillant « principalement » en français.

Pour le moment, l’OQLF refuse même de divulguer combien de répondants à l’enquête de 2016 ont déclaré travailler également souvent en français et en anglais.

À partir des recensements, on sait toutefois que la proportion de travailleurs québécois qui utilisent le français à égalité avec l’anglais est en hausse. Entre 2006 et 2016, elle est passée de 4,6 à 7,2 %. Quant à ceux qui travaillent sur l’île de Montréal, la même proportion a atteint 9,4 % en 2016 parmi les francophones, tels que définis dans l’étude, 17,0 % parmi les anglophones et 18,7 % parmi les allophones.

Considérer tout ce monde comme travaillant « principalement » en français permet à l’OQLF de claironner dans son communiqué que « 76 % des personnes travaillant sur l’île de Montréal le font principalement en français ». Fort de son usage élastique du terme principalement, l’Office a trouvé moyen de faire paraître la situation du français dans le monde du travail montréalais comme n’étant pas tellement différente, au fond, de celle qui prévaut au Québec dans son ensemble.

À ce compte, on pourrait même trafiquer les données de recensement pour leur faire dire que la proportion qui travaille « principalement » en français au Québec progresse au lieu de reculer. Au recensement de 2006, 82,0 % des Québécois travaillaient surtout ou exclusivement en français et 4,6 % utilisaient le français et l’anglais à égalité, ce qui fait au total 86,6 % qui travailleraient « principalement » en français, selon la supercherie sémantique de l’OQLF. Les chiffres correspondants de 2016 sont de 79,7 et 7,2 %, pour un total un tantinet supérieur de 86,9 % qui travailleraient « principalement » en français.

L’OQLF semble prêt à tout pour permettre à Couillard et Cie de proclamer, en cette année électorale, que le français se porte à merveille comme langue d’usage publique.

Le rapport quinquennal 2013-2018 que prépare l’Office sera-t-il de la même trempe que sa dernière contribution électorale ?

21/02/2018 – CASTONGUAY, Charles

 

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