Penser la langue en comptant

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MQF – 23/07/2017

Dans une démocratie, on n’impose pas de contraintes sans avoir de bonnes raisons de le faire. La liberté est trop importante pour qu’on la limite sans se justifier. Toutes les sociétés démocratiques sont toutefois forcées d’imposer une multitude de lois et de règlements pour éviter que la loi de la jungle ne règne. Les limites à la liberté seront considérées comme légitimes si elles sont raisonnables et si elles permettent l’atteinte d’un bien jugé supérieur, qui demeurerait inaccessible sans elles.

Serait-ce le cas d’une extension de la loi 101 au cégep ? Actuellement, cette dernière oblige la vaste majorité des francophones et allophones à fréquenter les écoles primaires et secondaires de langue française. En 2010-2011, par exemple, 85,4 % des élèves allophones québécois étudiaient en français au secondaire.

Au cégep, cependant, le libre-choix demeure la règle, avec des résultats plus incertains. Selon des chiffres de 2010 du ministère de l’Éducation rapportés par le sociologue Simon Langlois dans Le Québec change (Del Busso, 2016), 53 % des étudiants allophones choisissent un cégep francophone, contre 47 % qui décident d’étudier en anglais. Les allophones qui ont fréquenté le secondaire en français poursuivent leurs études dans cette langue dans une proportion de 68 %.

L’effet anglicisant

Ces chiffres peuvent paraître encourageants quand on sait qu’en 2000, par exemple, 43,1 % des étudiants allophones choisissaient le français au collégial. On constate donc une augmentation du pouvoir d’attraction du cégep français. Or, quand on considère que, en 2015, environ 8 % de tous les nouveaux collégiens québécois étaient de langue maternelle anglaise, mais que le cégep anglais accueillait 19,4 % des nouveaux inscrits, on doit néanmoins conclure que le libre-choix de la langue d’enseignement au collégial contribue à l’anglicisation du Québec.

C’est la thèse que développe, à coups de statistiques, le mathématicien Charles Castonguay dans Libre-choix au cégep : un suicide linguistique, une publication des Carnets de l’aut’journal« L’on ne saurait, écrit le statisticien militant, bien penser la langue sans savoir compter. »

La question du cégep est ainsi susceptible de révéler le degré d’engagement envers le projet de faire du français la langue commune de la société québécoise. Les différents intervenants poursuivent-ils, oui ou non, cet objectif premier?
─ Charles Castonguay

La plupart des francophones et des anglophones étudient dans leur langue maternelle au cégep. Ce sont surtout les autres qui influent sur l’équilibre linguistique général. De 1981 à 2010, établit Castonguay, 54 426 francophones et 75 024 allophones ont choisi un cégep anglophone, alors que 9905 anglophones et 54 621 allophones optaient pour un cégep francophone. « En gros, résume le mathématicien, le régime de libre-choix a profité au cégep anglais à hauteur de 120 000 nouveaux inscrits [l’addition des deux premiers chiffres moins le troisième], contre 10 000 au cégep français [l’addition des deux derniers chiffres moins le premier]. Voilà le bilan global, en chiffres réels, de trente ans de laisser-faire. »

Castonguay cite des études qui montrent que la langue des études collégiales a un lien direct avec la langue utilisée au travail ensuite, et que cette dernière est déterminante dans l’adoption d’une langue d’usage à la maison. Une autre étude, celle de Patrick Sabourin parue en 2010, en arrive à la conclusion, résume le mathématicien, que « la fréquentation des cégeps anglais est associée à des comportements nettement anglicisés quant à la langue utilisée dans les commerces, au travail, dans la consommation des créations culturelles, avec les amis et à la maison ».

Des élites frileuses

Le libre-choix permet peut-être à des francophones et à des allophones d’améliorer leur anglais, mais il a pour effet d’angliciser le Québec, raison pour laquelle Castonguay s’y oppose et plaide pour une extension de la loi 101 au cégep. Dans la foulée, il ajoute que cette loi doit aussi s’appliquer aux entreprises de moins de 50 employés puisqu’il serait illogique d’imposer des études en français si le milieu du travail exige l’anglais.

Pour accepter cette limite à la liberté individuelle, qui n’affecte en rien les droits de la communauté anglophone, il faut considérer que la préservation du caractère français du Québec est un bien supérieur. Des militants péquistes ont l’intention de défendre cette idée au congrès du parti en septembre 2017, mais Jean-François Lisée, d’accord en cela avec Québec solidaire, a déjà exprimé son opposition à la fin du libre-choix.

Faut-il conclure, comme le fait Pierre Dubuc dans la préface de ce carnet, à « la capitulation d’une bonne partie des élites francophones dans le combat pour la langue » ? Ce serait triste.

Le libre-choix au cégep. Un suicide linguistique
Charles Castonguay, Les Éditions du Renouveau québécois, Montréal, 2017, 76 pages

22/07/2017 – CORNELLIER, Louis

 

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