Rendons à la francophonie sa grandeur !

Le Québec a besoin de la francophonie car il est le seul État majoritairement francophone de l’Amérique du nord. Le contexte de la mondialisation rend le combat pour la diversité culturelle et linguistique plus important que jamais.

MQF – 09/01/2018/

Joëlle Garriaud-Maylam est Sénatrice des Français établis hors de France, membre du Bureau de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, et Secrétaire national LR à la francophonie et à la coopération.

2018 marquera le 10e anniversaire de l’inscription de la francophonie dans notre Constitution, dont l’article 87 dispose que la France participe à la solidarité avec les pays francophones. Mais Joëlle Garriaud-Maylam s’interroge : «sommes-nous à la hauteur de cet engagement constitutionnel ?»

Ces dix dernières années, la Chine a ouvert cinq cents Instituts Confucius de par le monde – dont une quinzaine en France – dans lesquels le mandarin est enseigné par des milliers de volontaires envoyés par Pékin. De très nombreux États, comme l’Allemagne, l’Italie, la Russie et même les pays du Golfe, ont eux aussi massivement investi dans la politique culturelle et linguistique. Et nous?

Lors du dernier quinquennat, la gauche a diminué de 9,2% les crédits du programme 185 qui finance notre rayonnement culturel… mais plutôt que de redresser la barre, le gouvernement a décidé cet été une annulation en gestion de 60 millions d’euros du programme «Diplomatie culturelle et d’influence». Cette coupe budgétaire a eu un effet désastreux pour les écoles françaises à l’étranger. Certes le président Emmanuel Macron annonce un grand plan de promotion du français et du plurilinguisme, mais dans le même temps, les Alliances françaises voient leurs subventions diminuer de 11% et ne peuvent même plus compter sur la réserve parlementaire qui les aidait grandement, elle aussi supprimée par le président Macron.

Alors que notre réseau culturel a subi de fortes contractions ces dernières années, il est à craindre que de nouvelles Alliances françaises et Instituts français ne ferment, laissant de vastes zones, voire des pays entiers, sans foyer de diffusion francophone. Les enjeux sont pourtant identifiés de longue date: loin de se résumer à la défense d’une langue, la francophonie est un levier pour promouvoir la diversité culturelle, transmettre des valeurs de démocratie et d’éthique et, au-delà, affirmer une spécificité et exercer une influence décisive au sein d’un monde multipolaire. Les pères fondateurs de la francophonie institutionnelle, de Leopold Sedar Senghor à Hamani Diori, Habib Bourguiba, et au prince Norodom Sihanouk ne s’y étaient pas trompés. Ils n’ont cessé de vouloir renforcer les instances de dialogue et de coopération et ont mis à profit le français pour renforcer la solidarité, le développement et le rapprochement entre les peuples.

Car la langue française est porteuse de valeurs de démocratie, de tolérance et de respect de l’autre. Elle est également essentielle pour une communication entre, par exemple, des tribus rivales refusant de parler l’idiome de l’autre et contribue ainsi à des relations moins tendues et donc à la paix.

Face aux défis globaux que la planète doit affronter (sécurité, réchauffement climatique, nouvelles pandémies…) la francophonie peut permettre une coopération entre pays du Sud et du Nord, et une diplomatie économique francophone pourrait être un vecteur fructueux d’échanges commerciaux, de création d’emplois et de progrès partagés en termes de recherche scientifique et numérique. Mais avons-nous su impulser une dynamique suffisante pour relever ces défis?

Le français est aujourd’hui la troisième langue des affaires après l’anglais et le chinois : et demain ?

Le français n’est plus perçu comme une langue de mobilité sociale et géographique ni comme un atout – à défaut d’une exigence – pour une ouverture sur l’emploi et un parcours professionnel réussi, dans le domaine culturel, mais aussi scientifique ou commercial.

Lorsque nous nous réjouissons que les projections démographiques indiquent une probabilité de 500 à 700 millions de francophones en 2050 (dont 85% en Afrique), avons-nous suffisamment conscience qu’il n’y a aucune automaticité entre l’évolution de la population dans les pays de tradition francophone et la puissance réelle d’une langue? Combien d’écoliers sénégalais ne pratiquent plus que le wolof, faute d’enseignants suffisamment formés dès que l’on s’éloigne de la capitale? Le français est aujourd’hui la troisième langue des affaires après l’anglais et le chinois: et demain?

Alors que l’Afrique, trop longtemps sous-estimée, s’impose comme la source la plus sûre de croissance économique lors de ces prochaines décennies, il est essentiel d’y développer une véritable stratégie francophone. En cela, on ne peut que regretter la récente déclaration du président de la République quant à sa volonté que la France «n’ait plus de politique africaine». Oui, il faut en finir une fois pour toutes avec les réseaux corrompus et paternalistes de la Françafrique, mais nous ne devons sous aucun prétexte supprimer la politique africaine. Il est urgent au contraire de la refonder, et la francophonie doit en être un des principaux leviers.

Plus globalement, notre politique étrangère doit cesser de considérer la francophonie comme accessoire, voire «ringarde» mais au contraire prendre conscience de l’enjeu essentiel qu’elle représente et l’intégrer dans une vision stratégique de la diplomatie de demain.

Certes, il faut aussi peser les conditions budgétaires de notre politique. S’il est bien sûr souhaitable de faire mieux avec moins (le taux d’autofinancement des Alliances françaises est ainsi passé de 50% à 96% en quelques années seulement), cette stratégie a clairement atteint ses limites. L’animation de notre réseau culturel et éducatif et le développement de notre audiovisuel extérieur (135 millions de contacts pour France Media monde par semaine, un million d’apprenants du français sur RFI Savoirs) prennent place dans un contexte ultraconcurrentiel. Lorsque les Émirats, le Qatar, la Chine ou la Russie investissent massivement dans le «soft power», des coupes budgétaires trop drastiques (2 millions d’euros par exemple pour France Media Monde et 1 million pour TV5) obèrent notre capacité à peser pour les prochaines décennies.

Il faut améliorer le dialogue entre le Quai d’Orsay et les universités françaises

Dans ce contexte budgétaire pénalisant, des initiatives peu onéreuses et à fort effet de levier sont à encourager. Plutôt que de financer, pour une élite réduite, de courts séjours en France, dont l’impact est limité et qui pourraient être pris en charge par des mécènes privés, ne vaudrait-il pas mieux améliorer le dialogue entre le Quai d’Orsay et les universités françaises, afin de mettre sur pied un véritable Erasmus francophone et multiplier les enseignements et diplômes communs avec des établissements étrangers?

Alors que l’universalité de notre réseau diplomatique est mise à mal par les fermetures de postes ou le «recentrage» sur des missions autres que culturelles, ne faudrait-il pas accentuer l’effort de soutien aux initiatives associatives portées par la communauté française et francophile locale, qu’il s’agisse de petites écoles du samedi, de bibliothèques françaises itinérantes ou encore de festivals?

Les restrictions budgétaires peuvent être une chance d’accompagner la nécessaire mutation de notre diplomatie d’influence si elles se traduisent par une déconcentration de notre puissance culturelle et une montée en puissance d’actions locales, soutenues lorsque c’est nécessaire par nos opérateurs. Plus que jamais, les étudiants, jeunes actifs, entrepreneurs français à l’étranger, mais aussi les élites francophones locales doivent être mobilisés pour faire vivre la francophonie. Ces réseaux nécessitent un effort minimal de structuration et d’animation, mais leur potentiel est immense.

Il nous faut sans nul doute aussi travailler à sensibiliser nos élites à la nécessité de n’utiliser que la langue française dans les enceintes internationales, surtout quand le français y est langue officielle, et à laisser les interprètes et traducteurs faire leur travail, c’est-à-dire transmettre dans une langue correcte les discours prononcés -, plutôt que d’utiliser un anglais souvent médiocre. Comment aussi convaincre les Africains francophones et les Québécois de continuer à se battre pour notre langue commune et à l’enseigner à leurs enfants quand nos élites font en anglais la promotion des Jeux Olympiques de Paris, le français étant pourtant la première des deux langues officielles des JO?

Des tablettes ou des MOOC ne suffiront jamais à la transmission d’une langue vivante.

De même sur le plan numérique, les enjeux ne se résument pas à une question de moyens. Le géoblocage pénalise significativement la diffusion des biens culturels francophones, qu’il s’agisse de l’accès via Internet aux rediffusions des émissions de la télévision publique française ou de l’impossibilité d’acheter en ligne certains livres français depuis l’étranger. La stratégie numérique récemment publiée par le Quai d’Orsay est malheureusement trop silencieuse sur ce point et, de manière générale, sur les liens à créer entre numérique et francophonie. Le projet de création d’une école numérique française à l’étranger, permettant de rassembler les ressources éducatives francophones en ligne, doit absolument être accéléré.

Des synergies sont à rechercher entre les nouveaux outils numériques et l’engagement humain. Des tablettes ou des MOOC ne suffiront jamais à la transmission d’une langue vivante. Ce sont des outils précieux, mais condamnés à rester inopérants s’ils ne s’accompagnent pas d’échanges «dans la vie réelle».

La progressive disparition des «lecteurs» français à l’étranger, ces étudiants envoyés dans des universités étrangères pour enseigner le français, a causé bien du tort à la francophonie. C’est pourquoi il faut créer un Volontariat International d’Enseignement en Français (VIEF) qui, sous l’égide de l’Institut français, permettrait à des Français de tous âges, après une courte formation, d’accompagner l’enseignement du français dans les structures éducatives, culturelles et associatives à l’étranger.

Dans un nombre croissant d’États au système éducatif fragile, la volonté politique d’accroître l’enseignement en français se heurte en effet à la réalité au déficit de formation des professeurs. En complément des enseignants de FLE (Français langue étrangère) et en s’appuyant sur des outils numériques, ces volontaires pourraient jouer un rôle essentiel pour mettre un visage et un cœur sur notre langue.

La francophonie n’est pas une cause perdue, jamais au contraire elle n’a eu autant de résonance. À nous, en cette nouvelle année, de saisir ce défi et d’accompagner ce mouvement par une vraie stratégie d’influence. La fenêtre d’opportunité pourrait sinon se refermer assez vite à notre seul détriment.

09/01/2018 – GARRIAUD-MAYLAM, Joëlle

 

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