Sain débat à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) évitera-t-elle une crise ?

MQF – 30/05/2018

À quatre mois et demi du Sommet francophone d’Erevan, les 11 et 12 octobre 2018, les gants de boxe sortent. Voici que le président français, Emmanuel Macron, annonce son soutien à une candidate rwandaise, Louise Mushikiwabo, au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). La reconduction de Michaëlle Jean est sérieusement remise en question.

En attendant d’autres candidatures, je suis de ceux qui croient que ce genre d’affrontement est signe de santé. D’autant plus pour une organisation internationale comme l’OIF, dont la forme se veut évolutive.

Son premier avatar, l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), était une petite structure de coopération multilatérale. On ne se battait pas au portillon pour la diriger. En 1997, au Sommet francophone de Hanoï, l’ACCT devient l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF). On lui accole un nouvel organe politique, l’OIF, dirigée par l’ex-secrétaire général de l’ONU et ex-ministre égyptien, Boutros Boutros-Ghali.

En 2002 lui succède Abdou Diouf. Le Sénégalais jouit d’une stature morale sans égale, surtout depuis qu’il a accepté sa défaite électorale d’avril 2000 après 20 ans à la présidence et 10 ans comme premier ministre. En 2005, Abdou Diouf fusionne l’OIF et l’AIF en une seule entité. Après deux reconductions de mandat, il annonce son retrait en 2014.

Comme il n’y a aucun candidat de sa stature qui fasse l’unanimité, on assiste alors à une première campagne « ouverte » entre une demi-douzaine de candidats. Cette fois, les Africains sont divisés et Michaëlle Jean devient secrétaire générale. Et voici qu’en 2018, autre première : elle doit défendre son bilan dans une campagne de reconduction.

Certes, elle devra répondre de sa gestion, qui est critiquée. A-t-elle fait des erreurs ? Assurément, comme ses prédécesseurs. Au Québec, on lui reproche ses dépenses « somptuaires » et son attitude « de petite reine », mais cela n’a pas beaucoup d’importance pour les États membres.

Quant à son bilan, Michaëlle Jean a défendu avec coeur la vocation multilatérale de l’OIF à une époque où le multilatéralisme est fortement remis en question. Elle a été une porte-parole efficace auprès des grands organismes internationaux, notamment en matière de langue. Elle a solidement orienté son action vers la jeunesse, les femmes et l’économie. Et c’est elle qui a plaidé avec succès auprès du président Kagame pour que le Rwanda ne quitte pas l’OIF — d’où l’ironie suprême de la situation actuelle.

Une candidature rwandaise — qui n’est pas officiellement déclarée, disons-le — pose plusieurs problèmes, mais réglons le cas des « faux problèmes ».

Que le Rwanda soit membre du Commonwealth, ça ne fait rien. Sept autres pays francophones sont dans cette situation : Cameroun, Canada, Dominique, Maurice, Sainte-Lucie, Seychelles et Vanuatu. L’actuelle secrétaire générale est canadienne et son principal opposant en 2014 était un Mauricien.

Je ne vois guère de difficulté quant au fait que le Rwanda soit moins francophone que le Congo ou la Côte d’Ivoire ou le Burkina Faso. L’Égyptien Boutros-Ghali venait d’un pays à mince vernis francophone et Abdou Diouf savait pertinemment que la position du français au Sénégal est plus fragile qu’on le dit.

Le vrai problème, c’est que le Rwanda de Paul Kagame conduit depuis dix ans une politique anti-langue française. Son président est plus qu’un anglophile : c’est un francophobe notoire, qui a interdit le français dans les écoles et les tribunaux. Et la ministre Louise Mushikiwabo, considérée comme un des faucons du régime, est arrivée en poste en 2008 justement dans la période où le président Kagame installait sa politique francophobe.

De plus, le Rwanda est un régime autoritaire. Son président, aux commandes depuis 1994, a manipulé la Constitution pour se maintenir au pouvoir jusqu’en 2034. Cela place le Rwanda à des années-lumière du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Burkina Faso, des démocraties agitées, mais où l’on fait des efforts sincères pour y arriver.

Certes, Louise Mushikiwabo est une diplomate hautement compétente, mais on peut douter de son indépendance. Boutros Boutros-Ghali, Abdou Diouf et Michaëlle Jean pouvaient faire valoir qu’ils ne seraient pas téléguidés par le régime en place.

Bref, sur plusieurs aspects fondamentaux de l’OIF (langue, démocratie, entre autres), une candidature rwandaise est à ce point étrange qu’elle fournit des munitions à Michaëlle Jean.

Certes, le président Emmanuel Macron veut utiliser l’OIF pour se rabibocher avec le Rwanda après une brouille de 24 ans. Mais ça ne serait pas la première fois qu’un président français manquerait de jugement quant au Rwanda et à la francophonie en général.

SOURCE – 28/05/2018 – NADEAU, Jean-François

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