Banlieue: la défrancisation tranquille

26 novembre 2009

Banlieue: la défrancisation tranquille

Blogue de Louis Préfontaine, 26 novembre 2009.

Il y a quelques semaines, j’écrivais un billet démontant le mythe de l’exode des francophones de Montréal vers la banlieue. À écouter certains, il aurait suffit de redonner le goût de Montréal aux francophones en y plantant des arbres et en y inaugurant des parcs pour qu’ils quittent une banlieue soi-disant hyper-francophone et reviennent dans la métropole. J’ai utilisé les chiffres de Charles Castonguay pour détruire cette idée: entre 2001 et 2006, la population de langue maternelle française a connu une croissance de 4,7% dans la banlieue montréalaise, contre 16,4% pour celle anglaise. Mais il me fallait aller plus loin.

Ainsi, dans un soucis de transparence, je me suis demandé si les statistiques iraient dans le même sens si on ne prenait pas la langue maternelle comme référence, mais plutôt la langue utilisée à la maison. Il me semblait que dans un contexte où nous recevons plus de 50 000 immigrants chaque année et où nous espérons en franciser la vaste majorité, la langue de naissance était moins importante que la langue utilisée aujourd’hui dans son quotidien le plus intime, chez soi. On peut baragouiner le français en public ou être né dans une famille francophone, mais la vraie langue, celle qui compte, celle qui nous transporte et qui est réellement vivante, c’est celle qu’on parle chez soi.

Les résultats sont tout aussi définitifs: la banlieue s’anglicise presque aussi rapidement que la ville. Il n’y a donc pas d’exode des francophones de Montréal, mais une anglicisation généralisée de toute la région.

Observez le graphique ci-bas. (( J’ai utilisé la même méthode que dans ce billet. J’ai distribué au pro-rata de chaque langue les résultats des réponses multiples. Tous les chiffres proviennent des recensements de 2001 et 2006 de Statistique Canada. J’ai calculé les statistiques en tenant compte des fusions et défusions municipales.)) (Vous pouvez également consulter lesdonnées brutes qui m’ont permis de faire ce tableau)

2001 2006 2001-2006 2001-2006 2001-2006
Nom de la municipalité ou de la région Pourcentage de la population parlant français à la maison* Pourcentage de la population parlant français à la maison* Différence entre les pourcentages de locuteurs français* Croissance totale des locuteurs de langue anglaise Croissance totale des locuteurs de langue française
Couronne sud
Boucherville 96.7% 96.4% -0.3% 2.7% 7.6%
Brossard 60.4% 56.2% -4.2% 6.9% 1.5%
Candiac 82.8% 83.7% 0.9% 21.2% 26.4%
Châteauguay 67.2% 66.3% -0.9% 0.3% 2.2%
Delson 94.9% 90.2% -4.7% 84.8% -1.6%
La Prairie 93.8% 92.2% -1.6% 9.7% 14.6%
Longueuil 88.3% 85.1% -3.2% 4.8% -2.6%
Notre-Dame-de-l’Île-Perrot 77.0% 72.0% -5.0% 37.2% 8.7%
Saint-Bruno-de-Montarville 85.9% 86.6% 0.7% 19% 0%
Pincourt 59.9% 54.6% -5.3% -8.2% 4.2%
Saint-Constant 93.5% 93.0% -0.5% 13.7% 6.4%
Sainte-Catherine 94.6% 95.4% 0.8% -25.9% 2.2%
Sainte-Julie 98.1% 98.2% 0.1% -34.0% 9.8%
Varennes 98.9% 98.6% -0.2% 7.3% 6.0%
Vaudreuil-Dorion 83.1% 74.5% -8.6% 67.6% 15.4%
Vaudreuil-sur-le-Lac 86.1% 73.9% -12.3% 185.0% 24.7%
Laval 78.8% 73.4% -5.4% 30.0% -0.3%
Couronne nord
Blainville 96.2% 94.8% -1.4% 90.1% 27.4%
Boisbriand 89.2% 90.4% 1.2% -5.6% 0.1%
Bois-des-Filion 97.7% 98.0% 0.3% -42.4% 10.0%
Deux-Montagnes 77.6% 77.8% 0.2% -4.4% 1.7%
Lorraine 88.9% 88.5% -0.4% 2.0% 0.9%
Mascouche 96.8% 96.2% -0.5% 19.1% 14.7%
Repentigny 98.8% 97.4% -1.3% 69.3% 3.8%
Rosemère 78.3% 78.4% 0.0% 9.7% 7.2%
Sainte-Anne-des-Plaines 99.3% 97.6% -1.8% 87.5% 0.1%
Sainte-Marthe-sur-le-Lac 95.2% 92.7% -2.5% 66.3% 25.2%
Sainte-Thérèse 95.1% 94.8% -0.3% 20.3% 3.9%
Saint-Eustache 96.2% 95.3% -0.9% 15.7% 2.8%
Terrebonne 98.0% 96.4% -1.5% 60.4% 15.4%
Banlieues insulaires
Baie-d’Urfé 17.4% 15.4% -1.9% 3.0% -10.2%
Beaconsfield 22.1% 24.0% 1.9% -3.7% 7.9%
Côte-Saint-Luc 13.1% 14.0% 0.9% -1.7% 11.1%
Dollard-des-Ormeaux 18.7% 16.1% -2.6% 1.1% -11.5%
Dorval 32.1% 29.4% -2.7% 2.2% -5.2%
Hampstead 12.7% 12.4% -0.3% 1.9% -1.2%
Kirkland 22.2% 20.6% -1.6% 3.4% -6.0%
Mont-Royal 48.6% 49.9% 1.2% -5.2% 2.6%
Montréal-Est 93.0% 91.3% -1.7% -15.2% 5.0%
Montréal-Ouest 13.9% 12.8% -1.2% 6.4% -7.9%
Pointe-Claire 21.0% 19.9% -1.1% -1.0% -1.7%
Sainte-Anne-de-Bellevue 43.7% 39.5% -4.2% 11.7% -2.9%
Senneville 41.3% 36.2% -5.1% 12.4% -13.0%
Westmount 18.7% 20.1% 1.4% -3.5% 8.3%
Couronne sud 84.5% 82.0% -2.6% 9.2% 2.7%
Laval 78.8% 73.4% -5.4% 30.0% -0.3%
Couronne nord 95.0% 94.2% -0.8% 19.1% 9.6%
Banlieues insulaires 23.8% 23.1% -0.7% 0% -1%
Montréal 62.0% 59.6% -2.4% 4.4% -1.8%
Total des banlieues rapprochées 77.0% 75.0% -2.0% 7.6% 4.2%

*Données comprenant les réponses multiples distribuées au pro-rata des réponses francophones et anglophones.

Malgré quelques gains très localisés, on constate un recul généralisé du français dans les banlieues, principalement à Laval. Dans cette ville, l’anglicisation est spectaculaire: baisse de 5% du nombre de personnes parlant le français à la maison en cinq ans, et une croissance de 30% de la population anglophone! À ce rythme, les francophones seront minoritaires dans l’Île-Jésus vers 2026. Dans la couronne sud, la situation n’est guère beaucoup plus réjouissante. Une croissance très modeste de 2,7% de la population francophone, contre 9,2% pour les anglophones!

En fait, seules les banlieues sur l’île de Montréal n’enregistrent pas de perte majeure quant au français. Si on habite la métropole et qu’on désire vivre dans un endroit où le français progresse, il faut viser Beaconsfield, Ville Mont-Royal ou Westmount. Les gains du français y sont insignifiants en comparaison des pertes dans les autres localités de la région, mais un gain n’est-il pas un gain?

On le constate: ceux qui veulent résumer le problème linguistique à une question de qualité de vie ou de retour à la ville des francophones ont tout faux. Même si demain matin on rapatriait des dizaines de milliers de francophones à Montréal, il ne s’agirait que d’un trou supplémentaire dans la banlieue. C’est toute la région métropolitaine qui s’anglicise.

On a cru que les anglophones finiraient par se franciser lorsqu’ils quitteraient l’île, mais c’est le contraire qui s’est produit: ce sont les francophones qui s’anglicisent et qui contribuent à augmenter la tension linguistique sur des banlieues de plus en plus éloignées. Les anglophones, même s’ils sont ultra-minoritaires, réussissent à imposer leur langue partout où ils vont. Ils trouvent toujours un petit Québécois à-plat-ventriste pour leur parler en anglais.

Dans ce contexte, on ne peut que se réjouir de la création officielle, dimanche prochain, du Mouvement Montérégie français. Pour le moment, il s’agit d’un bien petit pansement sur l’hémorragie, mais il faut commencer quelque part. L’anglicisation progresse, le français recule, mais la résistance s’organise. Et, surtout, elle n’a plus peur de s’afficher.

À quand un Mouvement Laval français? Et surtout, à quand des Québécois assez fiers de leur langue pour avoir envie de la partager avec les nouveaux arrivants, de les aider à s’intégrer en leur parlant strictement en français?


AJOUT: Lysiane Gagnon perpétue, encore aujourd’hui, le mythe de l’exode des francophones de Montréal. Pourtant, les chiffres sont sans équivoque: la banlieue s’anglicise aussi rapidement que la ville-centre, ce qui démontre on-ne-peut-plus-clairement que ce n’est pas en « ramenant les jeunes familles à Montréal » qu’on empêchera l’anglicisation de la région, mais bien en prenant le problème de front et en s’attaquant à de qui permet à la langue anglaise d’être aussi vivace non seulement à Montréal, mais également en banlieue.

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