Comprendre à moitié le recul du français — C. Castonguay

19 avril 2026

Par Charles Castonguay.

Comprendre le recul, inverser les tendances. Rien de moins. C’est le titre – ô combien prometteur – du premier rapport quinquennal du commissaire à la langue française, Benoît Dubreuil. Hélas! ce n’est que de la rhétorique. Cela s’appellerait mieux Comprendre le recul à moitié, laisser les tendances filer.

Dubreuil constate que l’anglais se renforce sur pratiquement tous les indicateurs. Il ajoute que ce renforcement général « semble découler d’une asymétrie structurelle qui permet à l’anglais de maintenir son poids ou de l’accroître au fil du temps, alors que le français recule ». Comme s’il n’y avait pas lieu de comprendre ce déséquilibre.

Or, c’est archiconnu que l’assimilation linguistique entretient une telle asymétrie. Sauf que Dubreuil refuse d’approfondir cette dynamique. De reconnaître que l’anglais se renforce aussi sur l’indicateur, primordial entre tous, de l’assimilation. Résultat, ses recommandations ne sont pas d’envergure à inverser quoi que ce soit.

Le déséquilibre causé par l’assimilation

Toute proportion gardée, l’apport de l’assimilation à l’anglais au Québec est de neuf fois supérieur à son apport au français. Ce déséquilibre, qui avantage à outrance l’anglais comme principale langue d’usage à la maison, se répercute aussi sur le remplacement des générations. Les francophones et allophones anglicisés en surnombre élèvent leurs enfants en anglais. La population de langue maternelle anglaise s’en trouve rajeunie relativement à celle de langue française. Au fil des générations, le poids de l’anglais par rapport au français s’en trouve à son tour accru.

  • En glissant sur cette dynamique fondamentale, Dubreuil nous laisse trop souvent dans le noir. Par trois fois, notamment, il signale, parmi les causes du recul du français au travail, le poids croissant de la main-d’œuvre anglophone par rapport à la francophone. Sans plus d’explication. Comme s’il s’agissait d’un fait opaque. Incompréhensible. Alors que ce poids croissant découle en bonne partie, sinon totalement, d’une assimilation déséquilibrée à l’excès.

Fini le rattrapage

En matière d’assimilation, le français rattrapait graduellement l’anglais durant les années 1990 (voir Le français en chute libre, Mouvement Québec français, 2020). Mais en raison de l’essoufflement de la francisation des allophones et de l’anglicisation croissante des francophones, depuis 2001, ce rattrapage s’est ralenti. Jusqu’à devenir quasiment nul entre les recensements de 2011 et 2016 (ibid., tableau 3). L’anglicisation plus élevée parmi les jeunes adultes francophones en 2016 laissait prévoir encore pire (ibid., p.54-55).

  • C’est maintenant chose faite. En 2021, une nouvelle hausse de l’anglicisation des francophones a primé le maigre progrès de la part du français dans l’assimilation des allophones. Si bien qu’entre 2016 et 2021, la part du français dans l’apport global de l’assimilation à l’anglais ou au français a commencé à reculer (voir « L’anglicisation des francophones au Québec », L’aut’journal, 7 septembre 2022).
  • Dès 2022, donc, on avait compris pourquoi l’anglais se renforce aussi sur l’indicateur de l’assimilation. C’est à cause, surtout, de l’anglicisation croissante de la majorité francophone elle-même. La nouvelle hausse de l’anglicisation des jeunes adultes francophones en 2021 (ibid.) commande de casser cette tendance. De sorte que l’assimilation rajeunisse – enfin – la population francophone au même degré que l’anglophone.
  • À tout cela, Dubreuil est demeuré indifférent. Creusons néanmoins ce que nos irresponsables de la langue persistent à ignorer.

L’anglicisation des Franco-Montréalais s’accélère

La domination de l’anglais sur le français ressort le plus nettement sur l’île de Montréal. Les données qui suivent se trouvent gratuitement sur le site de Statistique Canada. Depuis 2022. Pour simplifier l’analyse, nous avons réparti les déclarations de plus d’une langue de façon égale entre les langues déclarées.

  • La première moitié de notre tableau présente la variation du taux d’anglicisation (langue d’usage) des francophones (langue maternelle) selon l’âge en 2021. Cette variation est typique d’une population dont l’assimilation s’accélère.
  • Voyons cela de plus près. L’assimilation bat son plein à partir de l’âge de 15 ans. Après l’âge de 45 ans, elle ne joue pratiquement plus. Le taux d’anglicisation de 7,3 % chez les 25-44 ans indique alors le degré d’anglicisation des Franco-Montréalais parvenus, disons, à maturité.

De même, les taux de 5,9 % parmi les 45-64 ans en 2021, et de 4,4 % chez les 65 ans et plus, témoignent de l’anglicisation à maturité de ces cohortes dans un passé plus lointain. D’évidence, l’anglicisation des Franco-Montréalais s’accélère. En effet, leur taux d’anglicisation à maturité était respectivement de 4,7, 5,3 et 5,8 % en 2006, 2011 et 2016.

À 7,6 % chez les 15-24 ans en 2021, l’anglicisation précoce des Franco-Montréalais est déjà plus élevée que leur 7,3 % d’anglicisation à maturité. Signe sûr et certain que leur anglicisation à maturité sera encore accrue au recensement de 2026.

Insistons. Ce n’est pas une conjecture. Cela fait un demi-siècle que cette interprétation de l’anglicisation selon l’âge se trouve confirmée au recensement suivant.

Assimilation entre le français et l’anglais selon l’âge Île de Montréal, 2021

Assimilation entre le français et l’anglais selon l’âge
Île de Montréal, 2021

L’autre moitié du tableau montre qu’au contraire, la francisation des Anglo-Montréalais stagne. D’ailleurs, avant que Statistique Canada ne sabote en 1996 sa question sur l’origine ethnique, on pouvait constater que près de la moitié des anglophones francisés au Québec étaient d’origine française. Il s’agit donc pour beaucoup de refrancisation, plutôt que de francisation d’Anglo-Québécois de souche.

Tous âges confondus, en 2021, Montréal comptait 55 000 francophones anglicisés contre 22 000 anglophones francisés, soit une anglicisation nette de 33 000 francophones. Contre 26 000 en 2016. Et 21 000 en 2011.

Renforcement global de l’assimilation à l’anglais

  • D’autre part, en 2021, l’île comptait, au net, 130 600 allophones francisés contre 135 500 allophones anglicisées. Cela donne 49,1 % comme part du français dans leur assimilation. Contre 49,3 % en 2016. Dans sa course contre l’anglais comme langue d’assimilation des allophones à Montréal, le français est rendu à bout de souffle.
  • L’apport global de l’assimilation à l’anglais sur l’île s’élevait par conséquent à 33 000 francophones anglicisés et 135 500 allophones anglicisés, soit au total à 168 500. Contre un apport global au français de 130 600 allophones francisés moins 33 000 francophones anglicisés, soit de 97 600.

La part du lion va donc à l’anglais. Soit 63,3 % en 2021. Contre 61,3 % en 2016. Part du français dans l’assimilation des allophones au point mort, anglicisation des francophones qui s’accélère : sur l’île qui compte un quart de la population du Québec, l’apport global de l’assimilation à l’anglais, déjà disproportionnée à l’extrême, se renforce maintenant au détriment du français.

Mission inaccomplie

À Montréal, l’assimilation assure à la population anglophone les mêmes avantages sur la population francophone qu’ailleurs au Canada. Remplacement supérieur des générations, rajeunissement plus réussi, poids relatif accru. La même dynamique opère à l’échelle de l’ensemble du Québec. De quoi justifier des mesures que Dubreuil étiquette comme radicales.

À l’instar de Jean-Pierre Corbeil et compagnie, Dubreuil glisse sur les notions de groupe linguistique, de francophone, anglophone et allophone, et d’assimilation : « De notre point de vue, il n’est pas nécessaire [d’examiner ces aspects] pour progresser dans l’analyse de la situation. »

Bordel. La situation exige de briser la domination outrancière – et désormais croissante – de l’anglais sur le français en matière d’assimilation. Sur ce plan, les « stabiliser la situation » et « rétablir l’équilibre » que multiplie le commissaire ne sont que du vent.

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