Le dossier linguistique au Québec, c’est aussi une affaire de justice sociale

15 septembre 2019

La plupart du temps, le dossier linguistique au Québec est abordé sous un angle identitaire, alors qu’il s’agit également d’un combat pour la justice sociale. Par exemple, l’article 46 de la Charte de la langue française prévoit qu’«il est interdit à un employeur d’exiger pour l’accès à un emploi ou à un poste la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d’une langue autre que la langue officielle, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite une telle connaissance.» Malgré la loi, il y a eu une grande augmentation des postes demandant le bilinguisme ou des compétences linguistiques en anglais au cours des dernières années. Une simple consultation des offres d’emploi sur le web nous permet de constater que le bilinguisme est exigé dans la plupart des postes affichés. Dans le Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec publié en avril dernier, l’OQLF s’attarde, à juste titre, sur la situation du français comme langue du travail et sur les exigences linguistiques à l’embauche, à la mutation ou à la promotion dans le secteur privé, les municipalités et les arrondissements. Les données recueillies lors de cette enquête sont révélatrices d’un problème d’équité sociale. En effet, le rapport recense que 73,7 % des emplois du secteur privé au Québec exigent ou souhaitent une connaissance orale de l’anglais à des fins de communication externe au sein de l’entreprise. C’est énorme!

Dans un État où la seule langue officielle est le français, comme c’est le cas au Québec, et où le taux de bilinguisme français-anglais avoisine les 44,5 % (données recueillies en 2016 par Statistique Canada), l’exigence d’un niveau de compétence linguistique en anglais apparaît totalement déraisonnable. Dans la grande majorité des cas, même si le bilinguisme est souhaité ou exigé par l’employeur, il n’est pas réellement nécessaire. Exiger l’anglais à l’embauche, c’est discréditer bon nombre de candidatures pourtant prometteuses et pertinentes, mais c’est aussi restreindre l’accès à l’emploi pour nombre de Québécoises et de Québécois compétents. En région métropolitaine, le bilinguisme est demandé partout, et même dans les emplois à faibles revenus. Or, substituer l’accès aux emplois de subsistance à la connaissance de l’anglais, c’est limiter leur accessibilité, ce qui nuit grandement à une tranche importante de la population qui a besoin d’un travail pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Outre l’accès aux emplois à faibles et moyens revenus, nous ne pouvons négliger les enjeux liés à l’ascension professionnelle, aspiration qui possède une très grande importance dans la société d’aujourd’hui. Souhaitons-nous créer une élite supplémentaire? L’apprentissage d’une langue seconde requiert de nombreuses ressources. Sur ce point, nous ne partons pas tous sur la même ligne de départ. Apprendre l’anglais pour répondre aux exigences linguistiques d’un employeur suppose d’investir du temps, mais aussi des ressources financières conséquentes; selon l’individu, l’apprentissage d’une langue peut prendre plusieurs années et chaque session d’études représente des frais de plusieurs centaines de dollars, ce qui est loin d’être négligeable pour une travailleuse ou un travailleur qui a un loyer à payer, une famille à nourrir et des soins de base à assurer. 

Qu’un employeur exige des candidats bilingues pour un poste sans justifier et démontrer la nécessité d’un niveau de compétence élevé de l’anglais est, à la fois, arbitraire et discriminatoire. Pour corriger cette situation hautement injuste, il est impératif d’ouvrir la Charte de la langue française afinque l’on modifie l’article 46 pour préciser la notion de «nécessité» et ainsi la distinguer du concept d’utilité. Plusieurs organisations de la société civile et syndicale se rangent également derrière cette idée, dont les Partenaires pour un Québec français (PQF). Suivant cette même logique, nous croyons qu’il serait avisé d’indiquer tous les postes qui exigent la connaissance d’une autre langue que la langue officielle, le niveau précis de connaissance de cette autre langue et les raisons qui justifient cette exigence sur les documents remis à l’OQLF au moment de l’analyse de sa situation linguistique pour obtenir un certificat de francisation ou du dépôt de son rapport triennal. Sans une démonstration claire de l’exigence du bilinguisme ou d’une maîtrise solide de l’anglais, favoriser un candidat bilingue au détriment d’un candidat qui maîtrise parfaitement la langue officielle est déloyal et injuste. Les seuls motifs valables pouvant expliquer qu’un employeur exige la connaissance d’une autre langue devraient être liés aux relations à l’extérieur du Québec, et aucunement aux modalités de communication interne d’une entreprise. Pour nous assurer que l’article 46 (exigences linguistiques à l’embauche) et l’article 45 (embauche interne) sont respectés par les employeurs, nous proposons d’ajouter la tâche d’enquêter d’office sur le respect du droit de travailler en français au mandat de l’OQLF. La protection du français comme langue du travail implique que nous exigions que les entreprises du Québec comptant au moins dix employés obtiennent un certificat de francisation qui atteste que la langue du travail de leur entreprise est bel et bien le français. Un même certificat devrait confirmer qu’un commerce de détail dessert sa clientèle dans la langue officielle.

La situation linguistique ne se limite pas à des considérations identitaires; dans le contexte du travail, par exemple, la langue devient un vecteur de justice sociale et d’équité. Nous vivons dans une société où l’accès à l’emploi et l’accomplissement professionnel sont essentiels au développement de l’individu. Que ce soit pour des raisons liées à la subsistance ou encore, à la volonté d’améliorer son sort, compliquer le développement économique de celles et ceux ne maîtrisant pas l’anglais, ce qui correspond à la majorité des Québécois, c’est bien loin d’être payant pour notre société!

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