Mot du président : la CAQ à côté de la plaque

31 mai 2023

De nos jours, plus personne, ou presque, n’ose nier l’évidence du recul de notre langue nationale. Dans l’opinion publique, un consensus s’est même dégagé, ou presque, quant à la nécessité de faire quelque chose pour endiguer ce problème. En témoigne la récente pub du ministre Roberge mettant en scène un oiseau en voie d’extinction, et qui s’achève sur ce message : « Au Québec, le français est en déclin. Renversons la tendance. »

Abstraction faite des simagrées de nos dirigeants actuels, cette prise de conscience nationale marque, en soi, une avancée salutaire pour notre mouvement.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Je me souviens d’une époque pas si lointaine, celle des « sunny ways », où la mode était encore aux lunettes roses, aux Pokémons, au fétichisme des licornes et autres lubies. En ce temps-là, même les rapports les plus accablants sur l’état du français ne faisaient pas le poids vis-à-vis de la doxa jovialiste qui, partout, régnait sur les ondes. S’inquiéter du français chez nous, cela relevait, au mieux, d’une passion rétrograde, au pire, d’une pulsion xénophobe ou paranoïaque..

Les années passant, un certain sursaut de réalisme s’est finalement fait sentir chez nos adversaires qui, de guerre lasse, ont au moins eu la décence de ranger leurs vieilles barniques mal ajustées… Plus confuse que jamais, leur vision zéro-vingt du combat linguistique n’en demeure pas moins intacte. Seulement, elle a changé d’objet.

Vaincus sur le terrain des diagnostics, nos docteurs en légendes urbaines s’emploient aujourd’hui à investir de nouveaux fronts; tantôt sur le plan clinique et méthodologique, comme en remettant en cause la notion même de francophones, tantôt sur le plan pharmacologique, comme en offrant des remèdes inadaptés aux maux qui nous rongent. C’est de ce dernier aspect que je veux traiter ici, en formulant quatre objections efficaces à des inepties trop souvent entendues et qui constituent à présent les piliers de la politique linguistique de la CAQ.

« Le salut du Québec français passe par la fierté et la promotion de notre langue »

Promouvoir la langue française au Québec, la rendre contagieuse, être « fiers de parler français en Amérique », fiers de notre histoire « improbable », dixit François Legault, etc. Tout cela va de soi. Mais, pour citer Jacques Parizeau, « [l’affirmation nationale,] ce n’est pas un programme d’action pour l’avenir, ça![i] »

Pour avoir eu la chance de rencontrer des francophones de partout sur ce continent, de Vancouver à Moncton en passant par la Louisiane, je puis vous assurer que ces gens-là ne manquent pas de fierté. Bien au contraire, ils en éprouvent peut-être plus que nous-mêmes, à certains égards… Et pourtant, sans vouloir verser dans une sinistre ironie, les taux d’assimilation là-bas ne semblent résolument pas à la veille d’être « renversés ».

« Le salut du Québec français passe par une immigration économique 100% francophone »

C’est la dernière trouvaille du gouvernement Legault. Le hic, c’est que cette nouvelle politique, modulable par simple décision de l’exécutif, et qui n’entrera en vigueur qu’en 2026, ne s’appliquera pas aux immigrants temporaires résidant sur le territoire du Québec, dont le nombre a explosé ces dernières années, jusqu’à dépasser les 300 000.

Certes, l’intention n’est pas mauvaise en soi… Mais, dans le contexte, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on est loin, très loin, ici, d’une réforme salvatrice. Sans compter que suivant la volonté du patronat, le tout s’accompagne d’une hausse significative du plafond annuel fixé par la CAQ pour l’immigration, de 50 000 à potentiellement 70 000 (donc, +40%). Dans l’histoire moderne du Québec, jamais un gouvernement ne s’était montré aussi immigrationniste.

Pour enfoncer le clou, rappelons que selon une récente étude de projections démographiques réalisée par l’OQLF,[ii] même si 100% de nos immigrants économiques permanents provenaient de pays francophones, le poids démographique du français n’en cesserait pas moins de régresser. Le chercheur Frédéric Lacroix explique pourquoi :

La raison majeure, l’éléphant dans la pièce, est que l’anglais jouit au Québec d’une vitalité supérieure à celle du français. Le milieu de vie, à Montréal, est anglicisant.

Les immigrants allophones déjà présents au Québec effectuent donc en surnombre des transferts linguistiques vers l’anglais (43,3% en 2021), ce qui augmente la taille de la communauté anglophone, constituée aujourd’hui non plus des descendants des conquérants britanniques, mais d’une majorité d’allophones anglicisés.

Et un facteur supplémentaire de déclin s’est rajouté au recensement 2021, soit l’essor de l’assimilation des francophones. L’anglicisation nette des francophones au Québec a progressé nettement sur la période 2016-2021 et atteint 37 000 individus en 2021. Comme l’écrit Charles Castonguay : « L’anglicisation du Québec est désormais bien en marche. En raison notamment d’une accélération de l’anglicisation des Québécois francophones eux-mêmes ».

Cette anglicisation est causée, entre autres, par la politique du libre-choix de la langue d’enseignement au collégial et à l’université que continue de défendre, malgré l’évidence et le bon sens, M. Legault et son équipe […]. Une politique « suicidaire », le qualificatif me semble approprié.[iii]

« Le salut du Québec français passe par une amélioration de nos politiques de francisation »

À n’en point douter, mieux franciser, ça ne peut être que positif… Cela dit, tous les experts sérieux savent pertinemment que la connaissance d’une langue ne garantit en rien son usage, et encore moins sa vitalité démographique et institutionnelle. La vigueur d’une langue est plutôt fonction de son statut, de son prestige, de sa saillance, de son utilité économique, du nombre de ses locuteurs ainsi que de l’environnement culturel.

« Le salut du Québec français passe par une meilleure maîtrise du français écrit et parlé »

Trop souvent, lorsque nos adversaires soulèvent la question – certes pertinente – de la qualité du français parlé, écrit et enseigné au Québec, c’est pour mieux éluder la discussion sur le fond. Or, se battre pour l’avenir du français en ce pays, cela revient à se battre pour notre existence, rien de moins. Il s’agit d’un enjeu politique, non d’un enjeu esthétique. En d’autres termes, si, un jour, nous ne parlons plus français, il nous sera d’autant plus difficile de le bien parler… Par ailleurs, on ne saurait perdre de vue que dans toute communauté nationale, le degré de compétence linguistique des individus est toujours relatif au statut de la langue nationale. Ce n’est donc qu’en combattant efficacement l’attrait et l’hégémonie institutionnelle de l’anglais que nous réussirons, en amont, à désaliéner et décoloniser notre langue, notre syntaxe, notre vocabulaire, et que nous cesserons une fois pour toutes de « parle[r] anglais en français[iv] », pour citer Miron.

Conclusion

La vérité, c’est que notre seul véritable espoir d’infléchir la courbe du déclin du français réside dans notre capacité à aménager ici un environnement linguistique normal, où notre langue puisse s’épanouir normalement. Il faut pour cela disposer des pouvoirs nécessaires, c’est-à-dire les pouvoirs d’un pays, assortis d’une volonté politique sérieuse. Pour l’heure, nous n’avons ni l’un ni l’autre. Bilan, nous disparaissons à petit feu. Plus exactement, le peuple espère, lui, de l’avancement, mais nos élites tataouinent dangereusement. Cette bêtise, cette lâcheté ne saurait être pardonnée.

 

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[i] Durivage, Simon, « Entrevue avec Jacques Parizeau », In : Radio-Canada (télé), 18 janvier 1988, [EN LIGNE] https://fb.watch/kSscD5ZAzE/

[ii] Houle, René et Corbeil, Jean-Pierre, « Scénarios de projections de certaines caractéristiques linguistiques de la population du Québec (2011-2036) », In : Office québécois de la langue française (OQLF), Ressources sociolinguistiques, 2021, Tableau 6, à la page 25, [EN LIGNE] https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/2021/scenarios-projection-linguistique-quebec-2011-2036.pdf

[iii] Lacroix, Frédéric, « L’immigration francophone ne sauvera pas le français », In : fredericlacroix.quebec, 10 novembre 2022, [EN LIGNE] https://fredericlacroix.quebec/2022/11/10/limmigration-francophone-ne-sauvera-pas-le-francais/?fbclid=IwAR1Mk712ROk6KOShKp2-RifknaK4aSqsAZwp4l2d7NiO-B9VEG-w2zY1Y8o

[iv] Lemoine, Wilfrid, « Entrevue avec Gaston Miron », In : Radio-Canada (télé), 31 octobre 1975, [EN LIGNE] https://youtu.be/wYz7L8N0LS8

 

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