ÉRIC BOUCHARD | PLUS.LAPRESSE.CA | 06/03/2016
Dans le cadre de la semaine de relâche, je suis allé passer quatre jours en famille dans le magnifique Bas-Saint-Laurent. À l’aller, nous nous sommes arrêtés sur l’heure du dîner au St-Hubert pour casser la croûte.
La proximité de l’autoroute, la qualité du service, le poulet goûteux et une salade de chou traditionnelle sans pareille constituent de forts incitatifs qui rendent le St-Hubert incontournable pour notre famille de voyageurs. Si presque tout est aussi exceptionnel chez St-Hubert, c’est que toute l’expérience client est étudiée par des spécialistes du marketing diplômés des écoles de gestion du Québec.
Soucieux de son empreinte écologique et de son image de citoyen corporatif exemplaire, le Groupe St-Hubert s’autopromeut par le biais de ses serveurs qui nous font remarquer que les verres de jus pour enfants sont réutilisables et que l’on peut s’en servir dans l’auto pour la route. Sans ironie, c’est un comportement écoresponsable qui me plaît !
Pour en revenir à notre voyage, nous sommes arrivés à midi au St-Hubert de Lévis dans une ambiance digne des 5 à 7 du jeudi où la musique est si forte qu’elle favorise le rapprochement des célibataires qui les fréquentent. Je n’entendais pas mon garçon de 9 ans me parler, ce qui m’a motivé à demander à ce que le volume soit baissé, ce qui fut fait avec grande cordialité. Au moment d’effectuer mon paiement, j’ai demandé pourquoi aucune chanson en français n’avait joué. Perdant leur sourire devant leur incapacité à rendre inoubliable l’expérience St-Hubert, les travailleurs de l’endroit m’ont avoué qu’ils n’y pouvaient rien, car la musique provenait du siège social. À voix basse, on me révéla qu’il y avait moins de 5 % de chansons en français dans la liste de lecture imposée par la direction de messieurs Jean-Pierre Léger et Pierre Rivard, respectivement président et directeur général du Groupe St-Hubert.
Tout comme leurs semblables de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, du Conseil du patronat et des Manufacturiers et exportateurs du Québec, les francophones du Québec inc. de chez St-Hubert ne voient pas l’avantage financier et monétaire du fait français.
L’objectif ici n’est pas de jeter la pierre de façon particulière aux dirigeants de St-Hubert, car les compétiteurs agissent de la même façon. D’ailleurs, nous avons pu le constater le lendemain au déjeuner à Rimouski au restaurant Normandin. À part une chanson de Louis-Jean Cormier, nous avons eu droit à la même musique unilingue anglophone que la veille.
Pourtant, le sondage de février dernier de Léger Marketing nous dit que les Québécois adorent voir et entendre leurs artistes. Les décideurs francophones du Québec inc. savent aussi que la chanson francophone de la francophonie en 2016 est des plus variées et rythmées du monde.
L’explication de leur fermeture à cette musique francophone se trouve sûrement dans une évaluation du désir présumé des touristes américains de se sentir à Montréal, Québec et Rimouski comme ils se sentiraient à Boston, Cleveland et Kalamazoo.
Les gens d’affaires québécois formés aux HEC misent-ils sur l’homogénéité plutôt que sur ce qui nous distingue de Toronto, Vancouver et Chicago ?
Dans les circonstances, plusieurs s’attendraient à l’appel au boycottage ou à ce que ma famille boude le plaisir d’une excellente salade de chou traditionnelle. Je n’en ferai rien puisqu’il n’y a rien comme du bon poulet St-Hubert une fois de temps en temps. Cependant, comme toutes les chaînes québécoises de restauration rapide offrent exactement la même ambiance que celle qu’on retrouve sur la côte Est américaine, nous irons dépenser cette année tout notre argent, et même plus, en Caroline du Sud. À tous les gens d’affaires francophones du Québec, vous oubliez souvent que « There is no such thing as the real thing » et qu’il fait plus chaud aux États-Unis, ce qui est loin d’être banal comme avantage comparatif ! Vous nous perdez comme touristes et je crois que vous êtes en train de tuer la différence ce qui nous rend si attrayants aux yeux de ceux qui veulent s’ouvrir sur un monde différent en Amérique.
Enfin, Marc Cassivi ne pourra pas reprocher au directeur général du Mouvement Québec français de ne pas prôner le bilinguisme musical intégral et l’ouverture au monde dans nos restaurants. Il ne pourra pas non plus dire que je ne suis pas ouvert à l’anglais puisque je passerai trois semaines à Myrtle Beach plutôt que dans les trop francophones régions du Québec.
SOURCE : En avant la musique !
