Analyse de Frédéric Lacroix des énoncés soutenus par QCGN dans son texte « HOW MANY ENGLISH-SPEAKING QUEBECERS ARE THERE? »

09 février 2021

L’utilisation du concept de « Première langue officielle parlée » (PLOP) par le Quebec Community Groups Network dans un récent communiqué (https://qcgn.ca/wp-content/uploads/2021/01/OLA-Blog-Entry-no-1.pdf) pour définir le nombre d’anglophones vivant au Québec est trompeuse. Voici pourquoi.

La « Première langue officielle parlée » (PLOP) est un concept inventé par Statistique Canada dans le cadre de l’application de la Loi sur les langues officielles (LLO). Rappelons que cette loi reconnaît deux langues officielles au Canada, c’est-à-dire deux groupes linguistiques qui ont chacun accès à des services du gouvernement fédéral dans la langue de leur choix, théoriquement partout au Canada là « où le nombre le justifie »; l’anglais ou le français.

La PLOP n’est pas déterminée directement à partir d’une question posée dans les recensements canadiens. Les recensements posent trois types de questions sur la langue afin de déterminer : 1) la langue maternelle 2) la langue d’usage ou langue parlée le plus souvent à la maison et 3) la connaissance des langues officielles.

La PLOP est une construction mathématique dérivée, calculée à partir de ces trois variables. L’algorithme pour le calculer est illustré ci-dessous[1] :

Figure 2 7
Figure 2 7

Figure 1 : Schéma explicatif de la PLOP

On répartit en premier lieu les répondants selon la connaissance des langues officielles, ensuite selon leur langue maternelle et en dernier lieu selon leur langue parlée le plus souvent à la maison.

L’idée derrière la PLOP est de réduire et de répartir, le plus possible, l’ensemble de la population canadienne en deux groupes linguistiques seulement; les anglophones et les francophones. L’opération vise en quelque sorte à éliminer la catégorie tierce, les allophones, étant donné qu’il existe seulement deux langues officielles au Canada. Après la répartition indiquée à la figure 1, le groupe allophone est réduit à presque rien étant donné que la vaste majorité des allophones ont une connaissance d’au moins une langue officielle.

Le poids démographique des anglophones, des francophones et des allophones selon la PLOP, la langue maternelle et la langue d’usage au Québec est indiqué au tableau 1. Une répartition égale des réponses multiples est utilisée.

Tableau 1 : Poids démographique des anglophones, francophones et allophones au recensement de 2016

PLOP (%)[2] Langue maternelle[3] Langue d’usage[4]
Anglophones 13,8 8,1 10,7
Francophones 85,3 78,0 80,6
Allophones 0,9 13,8 8,6

 

On peut constater que l’utilisation de la PLOP permet de gonfler la taille relative du groupe anglophone au Québec de 70,4% respectivement à la langue maternelle et de 28% selon la langue d’usage. Pour les francophones, ce gonflement n’est que de 9,4% et de 5,8% respectivement.

L’utilisation de la PLOP permet donc d’augmenter dramatiquement la taille relative du groupe anglophone au Québec. Il est en ainsi parce que l’opération indiquée à la figure 1 amalgame un grand nombre d’allophones, qui n’ont pas l’anglais comme langue maternelle ni l’anglais comme langue d’usage, au groupe de PLOP anglophone à cause de leur connaissance de la langue anglaise. Cela peut être dû, par exemple, à l’emprise de l’anglais comme langue de travail à Montréal pour un grand nombre d’immigrants (sans que travailler en anglais soit nécessairement un choix de leur part).

Las limites du concept de PLOP sont donc les suivantes :

  • La PLOP amalgame aux anglophones un grand nombre d’allophones qui se voient forcés de travailler en anglais à Montréal, sans que cela soit nécessairement leur premier choix. Mais la PLOP laisse sous-entendre que le concept réfère à une préférence (« première langue officielle parlée), ce qui est faux.
  • La PLOP permet de gonfler dramatiquement la taille relative du groupe anglophone au Québec, qui se voit ainsi favorisé dans l’attribution des services en anglais de la part du gouvernement fédéral.

De plus, une sérieuse limitation de la PLOP est que ce concept confond la connaissance des langues avec l’usage qui en est fait. Il faut savoir que pour la vitalité d’une langue, soit sa capacité à conserver et recruter des locuteurs, seul l’usage qui est fait de cette langue compte. C’est pourquoi la Commission Laurendeau-Dunton a fait ajouter une question sur la langue d’usage dans les recensements canadiens (à partir de 1971); c’est la langue d’usage, la langue parlée à la maison par les parents qui est normalement transmise à la prochaine génération. C’est cette variable qui déterminera la vitalité future d’un groupe linguistique. Pas la PLOP.

[1] Source : Thèse de doctorat en démolinguistique, Patrick Sabourin, INRS, p.96

[2] Recensement 2016, Statistique Canada

[3] Proportion de la population selon la langue maternelle déclarée, pour différentes régions au Canada, Recensement de 2016

[4] Tableaux de données, Recensement de 2016

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