Ces villes qui ignorent dans quelle langue elles s’adressent à leurs citoyens

01 novembre 2021

Au moment où Québec s’apprête à imposer de nouvelles obligations linguistiques aux municipalités, deux des plus grandes villes de la province ignorent avec combien de citoyens elles correspondent présentement en anglais. Laval et Longueuil ont en effet été incapables de fournir la moindre donnée sur le sujet, malgré des demandes d’accès à l’information.

Dans une correspondance, la Ville de Laval explique que ses systèmes d’information ne permettent pas de cibler uniquement les variables demandées pour cette question. Fournir de telles informations requiert une comparaison de renseignements, exercice auquel la Ville ne s’est pas livrée.

La Ville de Longueuil a indiqué pour sa part ne détenir aucune information à ce sujet.

Après avoir ignoré une première demande, la Ville de Montréal nous a pour sa part fourni des données relatives au service 311, sans pour autant nous éclairer sur la langue de correspondance qu’elle utilise avec ses citoyens.

Ainsi, 17,9 % des appels reçus en 2020 au service 311 l’ont été en anglais. La proportion a été sensiblement la même jusqu’à présent en 2021.

D’autres municipalités disposent pourtant de chiffres clairs quant à la langue de correspondance qu’elles emploient. En réponse au même genre de demande, la Ville de Gatineau nous a informés correspondre en français avec 91 092 de ses citoyens (92 %) et en anglais avec 7620 autres.

Des directives à géométrie variable

Les demandes formulées par Radio-Canada portaient également sur les politiques linguistiques des villes, ainsi que sur toute directive transmise à leurs employés à cet égard.

La Ville de Montréal, sans disposer d’une politique linguistique à proprement parler, a transmis des consignes nombreuses à son personnel ces derniers mois.

Plusieurs aide-mémoires ont été produits et distribués en interne. L’un d’entre eux précise que la langue d’affichage est uniquement le français en toutes circonstances, tandis qu’un second portant sur les communications numériques indique que pour démontrer que le français est la langue officielle du Québec et que Montréal est une ville francophone, [il faut] éviter de reproduire dans une autre langue l’ensemble de l’information offerte en français.

Sur son site intranet, Montréal invite aussi ses employés à signaler tout manquement à la Charte de la langue française, précisant que chacun a la responsabilité d’assurer l’application de la Loi.

Une politique de communication à Longueuil, rien à Laval

La Ville de Longueuil dispose pour sa part d’une politique de communication, qui précise que la Ville s’exprime dans la langue officielle du Québec, le français, conformément à la Charte de la langue française. Cependant, lors de situations où la santé des citoyens pourrait être mise en danger, la Ville peut alors aussi communiquer en anglais.

D’ailleurs, la municipalité a adopté à l’unanimité une résolution le 18 mai dernier, à la demande de la mairesse Sylvie Parent, concernant l’exemplarité de la Ville de Longueuil en matière linguistique.

Les élus y précisent que le français est la langue officielle du Québec, tout en reconnaissant qu’il soit en déclin. Ce faisant, ils demandent que l’administration applique intégralement la Charte de la langue française, utilise le français dans l’ensemble de ses communications, et l’anglais, seulement dans des situations d’urgence.

La Ville de Laval, pour sa part, a répondu n’avoir aucune politique linguistique et n’avoir transmis aucune instruction écrite à son personnel sur ce sujet au cours des cinq dernières années.

À la suite d’une relance, elle a précisé à Radio-Canada que Laval est une ville à statut linguistique francophone. Elle est tenue de respecter la Charte de la langue française ou Loi 101.

Un enjeu délicat pour les villes

Que les municipalités ne se dotent pas de politiques linguistiques ou ignorent dans quelle langue elles s’adressent à leurs citoyens n’a rien d’étonnant pour la professeure Sylvie Paré du Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM.

La question linguistique au Québec demeure assez sensible […]; c’est un peu comme dans les familles quand on dit de ne pas parler de politique! Selon elle, pour éviter le conflit, ou pour éviter de diviser la population, les administrations ont tendance à s’en remettre à la bonne volonté des gens.

Résultat : les directives sont parfois arbitraires, changeantes ou carrément absentes. Dans ce contexte, ce sont souvent les résidents eux-mêmes qui doivent prendre les choses en main, en demandant des services en anglais, ou en exigeant que la Charte de la langue française soit respectée.

Le problème se pose moins pour les villes dont le statut bilingue est reconnu; pour les autres villes, explique la spécialiste en gestion de la diversité, le flou peut fragiliser le statut du français. Ça peut avoir toutes sortes d’effets, des effets positifs, mais des effets pervers aussi… comme transformer en service bilingue un service qui aurait dû être offert en français seulement.

Les villes doivent se responsabiliser

C’est pour le moins étonnant, voire sidérant, que des municipalités qui sont assujetties aux dispositions de la loi 101 en matière de langue des services, langue de l’administration, n’aient qu’une très petite idée de ce qui se passe dans leur propre cour, réagit Maxime Laporte, président du Mouvement Québec français.

À son avis, les villes devraient se doter des outils nécessaires pour mieux cerner l’utilisation, par leurs employés, du français et de l’anglais dans le cadre de leurs interactions avec les citoyens.

Ça atteste de la perte de contrôle qu’on observe depuis un bon moment pour ce qui est du respect du statut de la langue dans nos institutions publiques.

Le président du MQF se réjouit toutefois des gestes posés ces derniers mois par la Ville de Montréal pour mieux protéger le français, comme la nomination d’un commissaire à la langue française et l’adoption d’un plan d’action pour valoriser la langue.

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