« Défendre la diversité contre l’anglais marchand »

20 novembre 2016

Entrevue avec François Taillandier, écrivain, auteur de « La Langue française au défi ». Propos recueillis par C.L., La Voix du Nord, Lille, France, 25 mars 2010. Questions à François Taillandier : La langue française connaîtrait une crise sans précédent… « Elle est liée à la mondialisation. Nous sommes dans un monde multilingue, où nous devenons des minorités linguistiques : défendre le français, c'est défendre le hongrois, le néerlandais, le polonais, etc. Nous constatons la domination de l'américain, qui est aussi la langue du marché. Les publicitaires s'empressent évidemment de l'adopter. Je ne crie pas à la catastrophe, mais je déplore le peu de réactions des Français : ils oublient la valeur de leur langue. » À quoi sert une langue? « À être relié. De l'historique se dépose dans les mots : c'est une culture commune, une capacité de nuances. On ne formule jamais aussi clairement sa pensée que dans sa propre langue… » Quelle est la responsabilité de nos élites? « Le premier responsable est sans doute le président de la République, qui prononce des discours sur la culture sans même un mot pour la langue française. Mais le monde politique dans son ensemble, à droite comme à gauche, a laissé tomber le sujet. Longtemps, disons jusqu'à Mitterrand, le pouvoir politique s'est appuyé sur l'exaltation poétique de la langue. Désormais, on a un personnel politique formaté, qui parle de plus en plus mal : le modèle technocratique et marchand s'impose. » … et les journalistes? « Les médias, surtout audiovisuels, jouent la carte de la proximité, de la familiarité : les politiques savent que leurs petites phrases et leurs tournures scabreuses auront un écho. Quant à la presse écrite ou à l'édition, elles ont de plus en plus recours, par souci d'économies, aux correcteurs automatiques : si même dans les domaines qui reposent sur la langue écrite, on ne fait plus attention à elle, qui le fera? » Quelle langue faut-il défendre : l'académique ou celle qui évolue aujourd'hui? « Les deux ! On a besoin d'être d'accord sur le sens des mots et la syntaxe, d'avoir une référence commune, qui permet aussi d'intégrer les immigrés qui apprennent notre langue. Une langue codifiée n'est donc pas si ringarde, c'est même très moderne comme idée ! Mais il faut aussi laisser toutes les libertés aux créateurs, les écrivains, les chanteurs, à condition qu'on sache qu'on est dans la liberté, non pas dans le laisser-aller. » Les nouvelles technologies changent-elles la donne? « Je ne suis pas pessimiste. Avec Internet, la pratique de l'écrit a remonté, même si sur les blogs, on ne croise pas que des Chateaubriand ! Et le phénomène des SMS témoigne à mes yeux de l'ingéniosité de la création populaire. » Qui sont les nouveaux gardiens du français? « Les enseignants, les créateurs de textes : pour qu'une langue tienne, il faut aussi qu'on ait quelque chose à dire ! Si les instances qui régissent la collectivité se détourne des richesses de la langue, le peuple peut peut-être se les réapproprier. Un jour un chauffeur de taxi kenyan m'a donné une belle leçon : "Monsieur, il a fallu trois ans pour que je connusse toutes les rues de Paris et cinq ans pour que j'apprisse votre langue, mais, vous, les Français, vous traitez votre langue comme un jardin qu'on n'entretient plus"! » Source.

 

Actualité France – Monde

« Défendre la diversité contre l'anglais marchand »

PUBLIÉ LE 25/03/2010 À 05H08

Questions à François Taillandier, écrivain, auteur de « La Langue française au défi »

« Défendre la diversité contre l'anglais marchand »
 

La langue française connaîtrait une crise sans précédent…

« Elle est liée à la mondialisation. Nous sommes dans un monde multilingue, où nous devenons des minorités linguistiques : défendre le français, c'est défendre le hongrois, le néerlandais, le polonais, etc. Nous constatons la domination de l'américain, qui est aussi la langue du marché. Les publicitaires s'empressent évidemment de l'adopter. Je ne crie pas à la catastrophe, mais je déplore le peu de réactions des Français : ils oublient la valeur de leur langue. »

À quoi sert une langue ?

« À être relié. De l'historique se dépose dans les mots : c'est une culture commune, une capacité de nuances. On ne formule jamais aussi clairement sa pensée que dans sa propre langue… »

Quelle est la responsabilité de nos élites ?

« Le premier responsable est sans doute le président de la République, qui prononce des discours sur la culture sans même un mot pour la langue française. Mais le monde politique dans son ensemble, à droite comme à gauche, a laissé tomber le sujet. Longtemps, disons jusqu'à Mitterrand, le pouvoir politique s'est appuyé sur l'exaltation poétique de la langue. Désormais, on a un personnel politique formaté, qui parle de plus en plus mal : le modèle technocratique et marchand s'impose. »

… et les journalistes ?

« Les médias, surtout audiovisuels, jouent la carte de la proximité, de la familiarité : les politiques savent que leurs petites phrases et leurs tournures scabreuses auront un écho. Quant à la presse écrite ou à l'édition, elles ont de plus en plus recours, par souci d'économies, aux correcteurs automatiques : si même dans les domaines qui reposent sur la langue écrite, on ne fait plus attention à elle, qui le fera ? »

Quelle langue faut-il défendre : l'académique ou celle qui évolue aujourd'hui ?

« Les deux ! On a besoin d'être d'accord sur le sens des mots et la syntaxe, d'avoir une référence commune, qui permet aussi d'intégrer les immigrés qui apprennent notre langue. Une langue codifiée n'est donc pas si ringarde, c'est même très moderne comme idée ! Mais il faut aussi laisser toutes les libertés aux créateurs, les écrivains, les chanteurs, à condition qu'on sache qu'on est dans la liberté, non pas dans le laisser-aller. »

Les nouvelles technologies changent-elles la donne ?

« Je ne suis pas pessimiste. Avec Internet, la pratique de l'écrit a remonté, même si sur les blogs, on ne croise pas que des Chateaubriand ! Et le phénomène des SMS témoigne à mes yeux de l'ingéniosité de la création populaire. »

Qui sont les nouveaux gardiens du français ?

« Les enseignants, les créateurs de textes : pour qu'une langue tienne, il faut aussi qu'on ait quelque chose à dire ! Si les instances qui régissent la collectivité se détourne des richesses de la langue, le peuple peut peut-être se les réapproprier. Un jour un chauffeur de taxi kenyan m'a donné une belle leçon : "Monsieur, il a fallu trois ans pour que je connusse toutes les rues de Paris et cinq ans pour que j'apprisse votre langue, mais, vous, les Français, vous traitez votre langue comme un jardin qu'on n'entretient plus" ! » •

RECUEILLI PAR C. L.

 

 

La Voix du Nord

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