La brèche collégiale

02 mars 2020

Texte du chercheur indépendant, Frédéric Lacroix.

Au Québec, les clauses scolaires de la Charte de la langue française s’appliquent seulement au préscolaire, primaire et secondaire. Dès la fin du secondaire, c’est l’exode vers les études en anglais pour de très nombreux étudiants québécois : alors que le secteur anglophone occupe seulement 9,3% des places d’études au primaire et au secondaire, il bondit à 19% de l’effectif global temps plein au collégial et à 25,4% de l’effectif universitaire. Rappelons que les anglophones formaient, en 2018, 8,1% de la population du Québec (langue maternelle).

Qui plus est, si on regarde la part occupée par le secteur collégial préuniversitaire anglophone, il était en 2018 de 26,6%. Plus d’un étudiant sur quatre qui se destine à l’université choisit l’anglais dès le collégial.

Une importante étude commanditée par la CSQ avait prouvée, dès 2010, que le choix du cégep anglais était un choix de vie cohérent avec la volonté de s’inscrire à l’université en anglais et de travailler en anglais par la suite. Le choix du collégial anglais n’est pas, le plus souvent, une immersion de courte durée destinée à acquérir une meilleure maitrise de l’anglais pour ensuite étudier et travailler en français. Non. C’est plutôt un choix « anglicisant », souvent vu comme définitif. On remarquera d’ailleurs que l’effectif universitaire anglophone, à 25,4%, est presque parfaitement aligné sur la part occupée par le collégial anglais.

Les cégeps anglais constituent, au Québec, la porte d’entrée pour l’anglicisation des jeunes allophones et francophones. Le mécanisme fonctionne ainsi : 1) études en anglais au cégep 2) études en anglais à McGill et Concordia 3) intégration du marché du travail anglophone à Montréal ou ailleurs 4) passage éventuel à l’anglais comme langue parlée à la maison (cela dépend de plusieurs facteurs, dont l’exogamie). Dans ce schéma, le français perd éventuellement son statut de langue première et devient une langue seconde. Il est à noter que ce schéma s’applique non seulement à l’île de Montréal, mais à toute la région métropolitaine de Montréal et aussi en région : bref, dans tout le Québec (la rapidité de l’anglicisation est cependant corrélée au nombre d’anglophones dans chaque région, donc à la vitalité locale de l’anglais).

Depuis 1995, les cégeps anglais ont capté 95% de la hausse globale de clientèle des cégeps à Montréal.

Du côté des programmes préuniversitaires, alors que les cégeps français avaient perdu 1001 étudiants en 2018 par rapport à 1995, les cégeps anglais enregistraient une hausse de 3532 étudiants sur la même période.

La baisse de fréquentation des cégeps français s’accélère sérieusement depuis 2013. En réponse à cela, les projets d’anglicisation du collégial français, comme pour le cégep de la Gaspésie et les îles, se multiplient.

Il est difficile d’exagérer les conséquences que la hausse des inscriptions relatives dans les cégeps anglais, et l’accélération de cette hausse depuis 2013, aura sur la dynamique linguistique à Montréal. Il est prévisible que le recul du français à Montréal va s’accélérer dans les années qui viennent. 

Le collégial anglais est la brèche qui alimente la dynamique défavorable au français à Montréal.

Dynamique qui va se répandre bientôt dans tout le reste du Québec.

Il faut absolument colmater cette brèche.

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