L’anglais gagne du terrain dans la recherche universitaire

30 mars 2021

Une du journal Le Devoir, Marco Fortier 30 mars 2021.

Cours et travaux scolaires en anglais, réunions informelles en anglais, documents d’associations étudiantes traduits en anglais : le français perd du terrain dans les études supérieures de maîtrise et de doctorat, même au sein d’un établissement typiquement francophone comme l’Université Laval, à Québec.

Dans un mémoire que Le Devoir a obtenu, les étudiants de cycles supérieurs de l’Université Laval sonnent l’alarme : la recherche universitaire, c’est beaucoup en anglais que ça se passe. Même au Québec. Le phénomène est mondial, mais la tendance à l’anglicisation de l’enseignement supérieur s’accélère, selon ce rapport de l’Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (AELIES).

Le document reprend l’analyse de deux professeurs de l’établissement de Québec — Claude Simard, retraité de la Faculté des sciences de l’éducation, et Claude Verreault, du Département de langues, linguistique et traduction — ayant conclu, dès 2014, que des « signes alarmants se multiplient selon lesquels l’anglais est de plus en plus utilisé dans les universités francophones du Québec ».

« On constate un paradoxe : la plupart des domaines de recherche sont anglicisés, c’est normal que les professeurs demandent des travaux en anglais pour préparer leurs étudiants, mais quand même, on se dit qu’en venant étudier dans une université francophone par excellence, on aimerait bien pouvoir remettre des travaux en français. C’est compliqué de faire une place pour le français. Cet équilibre-là ne se fait pas forcément », dit Lynda Marie Clémence Agbo, vice-présidente aux études et à la recherche à l’AELIES.

Cette Béninoise d’origine est établie à Québec depuis trois ans pour son doctorat en médecine moléculaire. Ses recherches portent sur le cancer. Elle a choisi l’Université Laval pour faire ses études en français, une langue qu’elle a apprise dès son plus jeune âge.

Lynda Marie Clémence Agbo savait qu’une bonne partie de son parcours universitaire se ferait en anglais. La chercheuse a d’ailleurs fait sa maîtrise — pardon, son master — en « cancer biology » dans un programme offert en anglais à l’Université de Montpellier, en France. Oui, elle a choisi la France pour une immersion en anglais.

Des programmes en anglais

La doctorante est étonnée par la fragilité du français en enseignement supérieur au Québec. L’association étudiante des cycles supérieurs de l’Université Laval est arrivée au même constat après avoir sondé ses membres par l’entremise d’un questionnaire en ligne et de rencontres (avant la pandémie) avec des membres de la communauté universitaire, notamment des étudiants, des professeurs et des chercheurs.

L’Université Laval se déclare ainsi « la première université francophone en Amérique », mais elle offre depuis l’automne 2011 un programme appelé « Global Business », que les étudiants peuvent suivre tout en anglais. Les programmes en anglais se multiplient aussi dans d’autres cégeps et universités francophones du Québec.

« Les établissements sont dans une dynamique de concurrence qui les incite à recruter des étudiants, notamment étrangers, et à offrir des programmes en anglais » — Maxime Laporte

L’anglais gagne du terrain même dans les programmes en français de l’Université Laval, conclut le mémoire de l’AELIES. Le rapport note la présence d’étudiants et de professeurs étrangers incapables de parler français. Et quand une personne ne maîtrise pas le français dans un laboratoire de recherche, par exemple, tout le groupe passe à l’anglais.

Le mémoire signale d’autres indices d’anglicisation, notamment au Département de génie électrique et de génie informatique : l’association étudiante a modifié ses statuts pour obliger les convocations, ordres du jour et rapports annuels bilingues ; participation à des recherches dont le questionnaire est en anglais ; examens et corrigés bilingues ; francophones qui font leurs présentations ou leurs affiches en anglais pour un public francophone ; description de séminaire en anglais quand le présentateur est francophone ; sites Internet des unités de recherche en anglais seulement ; discours du party de Noël en anglais seulement, et ainsi de suite.

La langue de la science

Le rapport souligne à gros traits la domination de l’anglais en tant que langue de transmission de la culture scientifique. Poussés par la « quête effrénée du “publish or perish”, les chercheurs sont encouragés à publier en anglais dans les revues savantes ayant la plus grande audience pour être le plus abondamment cités. Ceux qui choisissent de publier en français diminuent leurs chances d’obtenir un poste permanent de professeur, selon le mémoire de l’AELIES.

Maxime Laporte, président du Mouvement Québec français, souligne que l’anglicisation de l’enseignement supérieur découle en bonne partie du sous-financement des cégeps et des universités francophones. « Les établissements sont dans une dynamique de concurrence qui les incite à recruter des étudiants, notamment étrangers, et à offrir des programmes en anglais », dit-il.

Révision en cours

L’AELIES recommande notamment la création d’un bureau de valorisation de la langue française à l’Université Laval. Ce mémoire « arrive à point nommé pour alimenter une réflexion déjà bien entamée à l’Université Laval », fait valoir Simon La Terreur-Picard, porte-parole de l’établissement.

La direction a amorcé la révision de la politique sur l’usage du français à l’Université Laval. Des consultations de la communauté universitaire sont prévues dans les prochains mois. La Commission des études a consacré son dernier avis à l’internationalisation de la formation. Celui-ci aborde, notamment, la question des compétences langagières.

La Faculté des études supérieures et postdoctorales mène aussi une réflexion sur la place du français et des autres langues aux cycles supérieurs. De plus, au moins une chaire de recherche et un observatoire de l’Université Laval se penchent sur la recherche en français dans la Francophonie.

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