Le MQF appelle à la scission de la Fédération des cégeps

23 avril 2021

Devant la position radicale du « PDG » de la Fédération des cégeps, M. Bernard Tremblay, contre tout renforcement du statut du français comme langue de l’éducation collégiale, et notamment devant sa fermeture obstinée et irrationnelle à l’idée d’étendre la loi 101 au niveau collégial, le Mouvement Québec français (MQF) appelle à la scission de l’organisation en deux nouveaux réseaux indépendants l’un de l’autre : l’un réunissant les cégeps français et l’autre, les cégeps anglais.

Une Fédération qui fédère à l’encontre des intérêts objectifs des cégeps français

Faut-il le rappeler, les cégeps de langue française à Montréal se trouvent de plus en plus désertés au profit des cégeps anglais qui, à eux seuls, ont capté rien de moins que 95% de la hausse globale de « clientèle » étudiante entre 1995 et 2018, selon les données colligées par Frédéric Lacroix … On ne saurait trop souligner les conséquences délétères de ce phénomène sur l’évolution et la vitalité institutionnelle du secteur français qui, hélas, en vient lui-même à angliciser sa propre offre de cours dans l’espoir d’attirer davantage de « clients », qu’ils soient d’ici ou de l’étranger ; histoire de renflouer les coffres… Pis encore, à la rentrée scolaire de l’automne prochain (si la tendance se maintient, et elle se maintiendra), la majorité des étudiants préuniversitaires à Montréal fréquenteront un cégep anglais , une première dans notre histoire contemporaine. Aussi, soulignons une fois de plus que la « clientèle » du réseau collégial anglais au Québec se compose en nette majorité de non-anglophones, c’est-à-dire d’étudiants francophones et allophones qui d’ailleurs, contrairement à la légende urbaine, maîtrisent déjà l’anglais, pour la plupart, au moment d’atterrir à Dawson ou à Vanier… La situation est telle que certains étudiants anglophones, pour qui ces institutions furent pourtant créées à l’origine, peinent désormais à y être admis, vu la compétition féroce résultant de cette véritable ruée.

Dans ce contexte, les propos de M. Tremblay témoignent, d’une part, d’un aveuglement irresponsable vis-à-vis du recul du français, langue nationale et langue de l’éducation. D’autre part, ces propos démontrent l’incapacité évidente de la Fédération à représenter adéquatement les intérêts objectifs et supérieurs des cégeps de langue française qui pâtiront de plus en plus de cette situation. Le MQF encourage donc fortement les dirigeants de ces derniers, qui pour plusieurs n’ont pas encore osé exprimer le fond de leur pensée, à le faire sans attendre. Puissent-ils se réunir afin de former une fédération distincte, comme il en existe déjà, d’ailleurs, pour l’ensemble du Canada. Et puisse le ministère de l’Éducation supérieure les encourager en ce sens. Car, on voit mal comment les cégeps français peuvent demeurer membres d’une fédération qui, littéralement, fait de la politique à l’encontre de leurs intérêts vitaux. À ce titre, en 2018, l’ancien directeur du cégep Gérald-Godin, M. André Campagna, avait fustigé publiquement les positions de la Fédération. Aussi, on notera que tout récemment, 12 cégeps de régions ont résolu de former leur propre front commun, pour mieux faire valoir leurs intérêts auprès du gouvernement. Outre qu’il existe déjà une coalition de cégeps montréalais, force est de constater que la grande « Fédération » ne fédère pas tant que ça, à moins que ce ne soit le leadership de son président qui vacille… Difficile à dire, ce monde-là étant assez peu loquace.

Un lobby privé financé à même les fonds publics

Rappelons que la Fédération des cégeps est un lobby privé dont l’existence n’est pas prévue par La loi sur les cégeps. Organiquement, elle ne saurait parler qu’au nom des administrations collégiales, et non des cégeps dans leur ensemble, qui sont des créatures de l’État, et non des corps qui les composent ; professeurs, étudiants, employés de soutien… Ce lobby est notamment financé par des contributions versées par les cégeps eux-mêmes, qui puisent ainsi dans leurs subventions publiques. Entre 2010 et 2020, les cégeps ont versé au moins de 50 213 384,38 $ à la Fédération, dont 46 153 421,07 $ (91,9%) en provenance des cégeps français, selon les renseignements disponibles obtenus en vertu de la Loi sur l’accès à l’information (il manque encore certaines données relatives aux contributions de plusieurs cégeps, surtout pour les exercices 2010-2011 à 2013-14 et 2020-2021). En 2019-2020, toujours selon les données disponibles, la Fédération a reçu au moins 5 320 116,56 $ de la part des cégeps français et 296 334,26 $ de la part des cégeps anglais. Or, compte tenu de la mission juridique des cégeps, la question de la légalité, ou du moins de la légitimité de ces contributions, se pose assurément. À cet égard, les exécutifs syndicaux des différents cégeps auraient intérêt à demander à leur administration collégiale de mettre fin à ces subventions reversées à la Fédération ou, au minimum, à y poser des conditions. La condition première serait que ce genre d’association politique n’entre surtout pas en contradiction, directement ou indirectement, avec les intérêts des travailleurs et travailleuses et, en l’occurrence, qu’elle ne vienne pas nuire à l’exercice et à la protection de leur droit linguistique fondamental de gagner leur pain en français, ce qui est manifestement le cas à l’heure actuelle.

Des positions dignes du QCGN

Recevant du financement fédéral « pour stimuler la création de programmes en anglais », et visiblement inféodés à la coterie des cégeps anglophones, cela ne date pas d’hier que les bureaucrates de la Fédération des cégeps, qui parlent au nom d’établissements publics comme s’ils en étaient propriétaires, se déshonorent sur la question linguistique.

Politiciens dans l’âme, ils mènent depuis des années une campagne permanente pour vanter l’anglo-bilinguisation de notre système d’éducation collégiale. C’est ainsi qu’à la veille de la Fête nationale en 2018, le président Tremblay publiait un texte dans Le Devoir érigeant le soi-disant « libre-choix » [des contribuables québécois à financer à 100 % l’anglicisation de l’éducation collégiale publique] au rang d’une « valeur fondamentale » de notre société. En 2020, M. Tremblay, encore et toujours, se disait « emballé » par l’idée d’un nouveau cégep bilingue à Vaudreuil, ville qui se westilandise à vitesse grand V… Plus tard la même année, celui-ci niait tout bonnement le fait pourtant avéré de l’anglicisation du collégial dans la région de Montréal. Sur le scandale de l’exploitation par le cégep de Gaspésie d’une filiale privée unilingue anglaise à Montréal (!), la Fédération a fait preuve d’un silence complice. En 2013, lors de l’étude du projet de loi 14 avorté du gouvernement Marois visant à réformer la loi 101, les têtes dirigeantes de la Fédération ont voulu exploiter une brèche de la Loi sur les cégeps et du Règlement sur le régime des études collégiales, à savoir l’absence regrettable de tout statut linguistique formel des collèges (français comme anglais), pour mieux justifier l’anglicisation généralisée en cours. Dans une tournure orwellienne, ils s’opposaient même, dans leur mémoire, à ce que la Loi rappelle que les cégeps anglais furent créés, à la base, pour servir la « clientèle » de langue anglaise. Etc., etc., etc.

La Fédération, Dawson et le mercantilisme du savoir

En outre, le discours de la Fédération dénote une adhésion sans réserve à la logique de la marchandisation du savoir. Ces derniers temps, elle n’a pas hésité une seconde à prôner l’utilisation mercantile des fonds publics au bénéfice de l’expansion illimitée d’un cégep en particulier : Dawson, cela en plein contexte de surchauffe immobilière. Préférant mettre ses intérêts corporatistes à l’avant-plan, l’établissement westmountais a depuis longtemps cessé de se comporter à la manière d’une véritable institution de service public. En témoigne le dépassement spectaculaire par Dawson de la taille que le Rapport Parent (1964) avait prescrite pour les cégeps (qu’on appelait alors « instituts »). Ce rapport, dont l’un des buts consistait à regrouper les institutions préuniversitaires – à l’époque trop nombreuses et incohérentes – prévoyait une taille minimale de 1500 élèves, le maximum se situant entre 3000 et 5000.  On s’inspirait alors du modèle du « junior college » californien. Avec ses 11 000 étudiants, Dawson fait aujourd’hui plus du double de ce que le Rapport Parent avait envisagé. Même par rapport aux autres cégeps anglais, son nombre d’étudiants se révèle anormalement élevé. Il va sans dire, l’argent public serait infiniment mieux investi à renforcer les cégeps français, dont plusieurs ont des tailles plus modestes – et aussi plus humaines, d’ailleurs. En somme, par son parti pris inconditionnel en faveur du surfinancement du Collège Dawson, déjà nettement surdéveloppé, la Fédération des cégeps (aux côtés du gouvernement Legault) non seulement favorise-t-elle l’essor du réseau anglais au détriment du réseau français, là où sont les besoins, mais surtout elle fait fi de l’esprit même du Rapport Parent qui a présidé à la création des cégeps au Québec.

Le « simplisme » est dans l’œil de celui qui regarde

Il est sidérant d’entendre M. Tremblay qualifier de « simpliste » la nécessaire solution consistant à étendre le champ d’application de la loi 101 au réseau collégial. Qui est-il, celui-là, pour ainsi dénigrer le résultat de décennies de réflexion et, surtout, de résolutions courageuses de la part des Guy Rocher, Pierre Curzi, Bernard Landry et de tant d’autres brillants esprits qui en sont venus à cette conclusion ? Sans doute, va-t-on toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part. Précisons à ceux qui l’auraient oublié que dans tout ce débat entourant la loi 101 au cégep, la question pertinente n’est pas tant celle du soi-disant « libre-choix » d’un jeune franco de 17 ans d’aller au collège anglais, mais bien de savoir qui donc devrait payer pour l’exercice de ce soi-disant libre-choix ? Le jeune de 17 ans en question, ou l’ensemble des contribuables québécois ? Ces derniers n’ont-ils pas, eux aussi, le « libre-choix » de décider démocratiquement ce qu’ils souhaitent faire du budget de leur État ? En l’occurrence, est-il normal que collectivement, on finance à 100 % l’anglicisation de l’éducation collégiale publique au Québec, sachant que pareil phénomène n’existe nulle part ailleurs sur la planète ? Et oui, n’en déplaise à M. Tremblay, l’érosion du statut du français comme langue de l’éducation supérieure a une incidence directe sur la vitalité du français en général dans notre société. Tous les experts sérieux s’étant penchés sur cette question le confirment. La ruée vers les établissements anglais constitue, sans l’ombre d’un doute, l’une des causes premières, au plan institutionnel, du déclassement du français dans la métropole, en plus d’être un catalyseur de l’anglo-bilinguisation des milieux de travail et de l’espace public.

Décidément, rien n’est plus simpliste, rien n’est plus bête que le statu quo irresponsable dans lequel s’est enfermée la Fédération des cégeps qui, par son aveuglement, par son anglomanie, a dévoyé sa mission de soutenir réellement ses membres de langue française. Vivement que les dirigeants des cégeps français se réunissent afin de développer une vision leur soit propre, c’est-à-dire qui soit conforme à leurs intérêts objectifs. Autrement, que les démissionnaires démissionnent.

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