Par Charles Castonguay.
[Ce texte a d’abord été publié dans L’Aut’journal.]
« Le libre choix, une valeur fondamentale » (Le Devoir, 23 juin 2018). Le titre résume la position prise par la Fédération des cégeps dans le débat sur la langue d’enseignement au collégial.
« Le caractère français du Québec, une valeur fondamentale », doit-on lui répliquer. Aujourd’hui plus que jamais.
Mon livre Libre-choix au cégep : un suicide linguistique (Éditions du Renouveau québécois, 2017) réunit nombre d’observations qui soulignent l’urgence d’appliquer la loi 101 aux études collégiales. Quantité de constats s’y sont ajoutés depuis, qui commandent de l’étendre jusqu’au bac. Sans quoi le Québec continuera à s’angliciser.
Laisser le Québec s’angliciser
En conférence de presse le 20 novembre 2024, à l’occasion de la publication de son rapport sur la situation du français au Québec Comprendre le recul, inverser les tendances, Benoît Dubreuil, commissaire à la langue française, a expliqué au journaliste Phil Authier de The Gazette pourquoi, selon lui, la part des établissements anglais dans l’enseignement supérieur fait problème. « C’est qu’il y a un déséquilibre. On passe de 9 % d’élèves dans les écoles primaires et secondaires anglaises à plus de 20 % d’étudiants dans les cégeps et universités de langue anglaise.
« Le problème est que cela renforce un déséquilibre qui existe à la fin du secondaire : on n’a pas réussi à faire en sorte que chaque finissant du secondaire français a adopté le français comme langue commune pour socialiser dans la vie de tous les jours. Alors, ce déséquilibre est consolidé lorsqu’après leur secondaire, des gens passent trois, quatre, cinq ou six années à étudier en anglais. Et puis après, on retrouve ensuite ce déséquilibre dans le marché du travail.
« Il ne s’agit pas d’empêcher des gens d’étudier dans une autre langue. Nous devons simplement nous assurer que le passage d’une langue à l’autre demeure, dans l’ensemble, équilibré. Nous assurer qu’en fin de compte, nous n’avons pas un système qui fonctionne davantage au bénéfice de l’anglais que du français. » (Nous traduisons)
La solution à cet enchaînement de déséquilibres coule de source. Si l’on n’en veut plus d’un système qui fonctionne davantage au bénéfice de l’anglais que du français, il convient d’appliquer au plus sacrant la loi 101 au cégep ainsi qu’au baccalauréat.
Dubreuil propose, à peu de chose près, l’exact contraire. Soit de maintenir le libre-choix de la langue de l’établissement d’études supérieures, assorti d’un bouquet de demi-mesures visant à réduire à 15 % la part de l’anglais comme langue d’enseignement collégial et universitaire.
Cela avantagerait quand même l’anglais. Et laisserait le Québec continuer à s’angliciser.
Ce 15 % est d’ailleurs trompeur. « Augmenter la part de l’enseignement en français dans les collèges et les universités contribuerait sans contredit à en consolider la place [du français] comme langue commune », proclame le rapport Dubreuil. Oui, mais. S’il s’agit d’enseignement dans un établissement français, oui. Mais dans un établissement anglais, absolument pas.
Dubreuil le reconnaît quatre pages plus loin. « Nous sommes conscients que l’approche proposée n’a rien d’un remède miracle […] le fait d’intégrer une part d’enseignement en français dans les établissements anglophones ne transformerait pas radicalement les préférences linguistiques des jeunes les plus attirés par l’anglais. » Insister alors, comme il le fait, sur son 15 % relève de la fausse représentation.
Dubreuil illustre la flexibilité de son approche en présentant divers scénarios de répartition de l’enseignement en français entre les établissements français et anglais, qui réduiraient à 15 % la part de l’enseignement en anglais. Cependant, ses scénarios attribuent aux établissements anglais une part de l’enseignement supérieur qui se situe entre 18 et 22 %. C’est cette part qui compte. De l’avis même du commissaire.
Or, entre 18 et 22 %, ça frôle le statu quo. « Néanmoins, poursuit Dubreuil, nous croyons que cette approche offrirait aux décideurs la marge de manœuvre nécessaire pour trouver un équilibre entre les valeurs et les intérêts en présence. » De toute évidence, garantir le libre-choix et la stabilité financière des établissements anglais importe davantage au commissaire que d’assurer réellement un équilibre entre le français et l’anglais.
Rétablir une vision cohérente de la langue commune
Ce qui reste de la loi 101 donne du Québec l’image d’une société confuse, incapable de régler clairement son caractère français. D’une société qui, aussitôt qu’il est question d’étudier au-delà du secondaire, s’efface devant le modèle canadien. Celui du libre-choix entre le français et l’anglais.
Cette incohérence fondamentale alimente jusqu’au tout premier maillon de la chaîne de déséquilibres que déplore Dubreuil dans sa réponse à Authier. La perspective de passer à l’anglais aux études supérieures conforte certainement son usage comme langue commune pour socialiser à l’école secondaire française. D’autant plus que l’ardeur moralisatrice avec laquelle l’anglophonie canadienne dénigre le modèle de société québécoise impressionne facilement à l’adolescence.
Appliquer la loi 101 seulement au cégep, comme le propose le PQ, ne changerait pas fondamentalement la donne. Les jeunes du secondaire français qui visent l’université anglaise n’auraient qu’à toffer deux ans de plus au cégep français avant d’y accéder.
L’étude complémentaire au rapport Dubreuil, Langue d’enseignement, utilisation du français au travail et choix linguistiques, précise en effet que la probabilité qu’un jeune diplômé du secondaire français qui a fait son cégep en français, mais son bac en anglais, travaille principalement en français n’est que de 59 %. Tandis que s’il a fait son cégep ainsi que son bac en français, cette probabilité s’élève à 88 %. Voilà l’équilibre qu’il nous faut.
Suite au parcours contraire, en anglais au cégep comme au bac, cette probabilité s’effondre à 32 %. L’anglais comme langue de travail l’emporte alors haut la main. Chez des jeunes diplômés du secondaire français. Qui sont, pour l’essentiel, des francophones ou allophones. Voilà où conduit le libre-choix.
Notons enfin que parmi les diplômés issus de l’immigration anglotrope en provenance des États-Unis, de l’Inde, des Philippines, etc., mais qui ont étudié en français au cégep et au bac, la probabilité de travailler principalement en français est de 71 %. C’est l’unique parcours scolaire à garantir l’intégration en français d’une majorité de ces jeunes. Suite au parcours cégep et bac en anglais que permet le libre-choix, la probabilité correspondante est de… 15 %.
Un équilibre illusoire
« L’approche que nous proposons part du principe qu’il existe au Québec un large consensus à l’idée de maintenir le statut du français comme langue commune », avance Dubreuil en conférence de presse. Mais le libre-choix qu’il préconise encourage, au contraire, à répliquer « We’re in Canada here » et à se comporter en conséquence. C’est-à-dire, à employer l’anglais comme langue commune.
Le Québec doit se démarquer de façon plus cohérente du Canada. Libre-choix et français seule langue commune sont des valeurs antagoniques. Que le Québec prétende établir un équilibre entre elles a déjà trop affaibli son caractère français.
Les constats de l’étude du commissaire le reconfirment. Ou on étend la loi 101 jusqu’au bac, ou on laisse le Québec s’angliciser.
